Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier

La dernière lettre reçue

Lettre du vendredi 6 avril 1917
Aiguebelle, jeudi 26 avril 1917

Bien chère Alice
J‘ai reçu samedi soir ta lettre de vendredi. Je suis allé coucher à la caserne samedi soir pour ne pas manquer le train. Nous étions dimanche matin à 4 heures à la gare des Brotteaux. Nous sommes arrivés à Modane à 2heures de l’après-midi après être passé par Culoz où nous avons changé de train. Aix-les-Bains avec le magnifique lac du Bourget, Chambéry, Montmélian, Saint-Jean-de-Maurienne. Modane est au pied du tunnel du Mont Cenis. On suit pour y arriver le cours de l’Arc, encaissé dans une étroite et profonde vallée. Vu en passant les usines électriques, assez nombreuses avec leur colonne d’arrivée d’eau venant du sommet des montagnes. La route et la voie ferrée sont en pente pendant 40 ou 50 kilomètres. Il y avait deux machines à notre petit train. En arrivant hier en gare, nous sommes venus de suite en auto à 3 km en arrière prendre livraison de nos autos au parc d’artillerie. Il a fallu faire le plein et le graissage et ajuster le siège provisoire car ce ne sont que des châssis sans carrosserie. Comme je n’avais rien dormi à la gare de la Part-Dieu où les punaises me mangeaient, le voyage m’a un peu fatigué. Je ne suis pas allé souper, je me suis couché dans la paille à 5 heures du soir. Ce matin ça va un peu mieux. Nous sommes partis ce matin à deux heures avec 2° camions Fiat et nous sommes arrivés à midi à Aiguebelle où nous avons dîné et où nous coucherons aussi. Demain matin, nous dînerons à la Tour du pin et nous coucherons à Bourgoin pour rentrer à Lyon mercredi.
Pour ce soir, j’ai pris une chambre à l’hôtel. Hier, sur les 3frs50 qu’on nous donne par jour, j’ai dépensé dix sous pour déjeuner. Je n’ai ni dîné, ni soupé.
Aujourd’hui nous dînons et souperons pour 3frs50 au même hôtel où je couche. Les montagnes couvertes de neige sont très imposantes. Les cartes que je t’envoie n’en donnent aucune idée. Il aurait fallu aller en acheter hier à Modane, mais j’étais trop fatigué. Cette nuit il a tonné et bien plu, les montagnes environnant Modane étaient blanches de neige tombée dans la nuit. Ce matin, il faisait assez froid, mais il ne pleuvait pas. Je te raconterai plus tard mes impressions de voyage. J’envoie une carte à Mme Carra à Ville et une aux cousines. Je pense que tout va bien à la maison. En attendant de te revoir, je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants.
Mes amitiés à tous
Lucien


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