Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier

La dernière lettre reçue

Lettre du dimanche 10 novembre 1918
INDEFINI, lundi 11 novembre 1918
Orléans

11 novembre 1918

Lundi soir 1h

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre de vendredi soir dont je te remercie.
Tu me racontes la joie qui a éclaté à Valencin aux premières nouvelles de l’armistice. Je reçois précisément ta lettre au moment où cet armistice est un fait accompli. Donc c’est la victoire ! L’immense revanche dans laquelle nous avons été élevés car venus au monde après le désastre de 70 nous ne connaissions qu’une patrie vaincue. Maintenant ça va changer, c’est fait, être français va être un grand titre.
Quand cette lettre va t’arriver, il est probable que nous serons déjà partis d’ici et que je serais à Valencin. Nous nous attendons à partir de près, ce soir ou demain. Je vais cependant te faire le récit de cette fameuse journée ; puisque tu gardes mes lettres celle-ci complètera la collection. Cette paix glorieuse où nous allons, je l’ai toujours espérée. Jours de fièvre ces jours passés, chaque soir, la foule assiège la gare à l’arrivée des journaux du soir. On sait bien que c’est fini, que les Boches sont f… mais enfin la nouvelle n’est pas encore officielle. Ce matin, en arrivant à la soupe, une nouvelle rumeur circulait : l’armistice était signé paraît-il et c’était officiel à la préfecture. Peu d’entrain encore, on n’y croit pas. Après la soupe, en ville, on voit une animation de plus en plus accentuée. Il y a quelque chose. Les drapeaux sont arborés de loin en loin. Nous apprenons en chemin que la nouvelle est affichée au Républicain, le journal principal. Nous y allons et en débouchant dans la rue Royale, la grande rue d’Orléans, on comprend qu’il y a quelque chose de nouveau. Les habitants attachent des drapeaux aux fenêtres, la foule est intense au Républicain. On a fermé les portes mais sur la vitre est affichée une dépêche de l’agence Havas. Ça y est. Une grosse affiche de trois mots est à côté : « L’armistice est signé ». C’est court mais ça suffit. Il y a un moment d’émotion réel devant cette dépêche. On se serre les mains, un de mes camarades, Blum, arrive et nous lui annonçons la bonne nouvelle. Il nous embrasse tous, les gens applaudissent, des femmes pleurent, des officiers serrent les mains aux poilus. C’est un moment empoignant. On a tous la même réflexion. C’est comme pour la mobilisation. Nous sommes ensuite allés sur le Martroi arroser la bonne nouvelle. A une heure, avant de rentrer au cours, nous sommes repassés, Bonneton et moi par le centre de la ville. Nous y trouvons une bande de camarades, on va dans un bazar et on se met chacun un petit drapeau. Le pavoisement est général. Sur le Martroi, un immense drapeau de dix mètres de long est suspendu aux fils électriques en travers de la place.
Grosse animation à l’école, le pauvre professeur a grand peine à obtenir le calme, on le chine, on fait un chahut de cinq cent diables et on entend les autres cours aussi bruyants que le nôtre. Enfin, le silence revient un peu, coupé de temps en temps par d’amusantes réflexions. Le professeur s’explique tout seul au tableau mais s’il y a silence, c’est que tout le monde, comme moi, fait son courrier.
On dit qu’à quatre heures, après que Clémenceau aura annoncé l’armistice aux Chambres, on pavoisera officiellement et on sonnera les cloches. J’attends ce moment pour continuer la lettre.
Mardi soir 2h
Je voulais continuer hier soir, mais impossible. Quelle soirée inoubliable et magnifique ! Après la soupe du soir, nous faisons le tour par le centre d’Orléans pour rentrer. C’est une animation indescriptible. Des cortèges parcourent les rues en chantant la Marseillaise. Les jeunes gens des lycées, formés en monômes, chantent : « Conspuez Guillaume, conspuez ! ». La rue de la république qui va à la gare est la plus animée. De la gare au Martroi, ce ne sont que cortèges avec drapeaux et lanternes de couleur. Les familles sont venues voir avec leurs enfants. Tout le monde est content et rit. Des soldats américains grimpent sur la statue de Jeanne d’Arc et lui mettent des drapeaux dans les mains. Des feux de Bengale illuminent la place et Jeanne d’Arc a l’air d’une personne vivante manifestant sa joie aussi. Des soldats français, artilleurs, tankeurs, automobilistes passent à leur tour, chantant la Marseillaise ou Madelon. Les Américains hurlent Tipperary. Jamais je n’ai vu pareille allégresse. A un moment donné les acclamations et les bravos redoublent et couvrent tout. C’est un orphelinat qui passe, de tous petits moutards hauts comme une botte avec le béret bleu qui chantent Sambre et Meuse défilent en bon ordre, par quatre sous la conduite (….) Ils ont un succès merveilleux.
A 9 heures, nous sommes rentrés à notre chambre B. et moi. Notre propriétaire nous a appelés et nous avons bu chez lui une vieille bouteille de Bourgogne pour fêter la victoire. Puis nous sommes retournés chercher les journaux à 9h. L’animation était toujours aussi grande dans les rues. Aujourd’hui c’est fête pour toute la garnison. A la soupe ce matin, on a ajouté un dessert, du vin et du café. Les musiques circulent toujours en ville cet après-midi, mais je n’ai pas le temps d’aller voir. Demain c’est le départ pour Lyon et je fais mes paquets. Je t’ai envoyé une dépêche ce matin à 11h.
Je pense arriver à Valencin quand cette lettre. Si je puis partir demain soir, mercredi, je serai jeudi matin à Lyon. J’irai te voir avant de me faire voir à Cusset.
Mille amitiés à tous en attendant. Je t’embrasse de tout cœur ainsi que tous.
Lucien


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