Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du vendredi 13 novembre 1914
Lyon, lundi 16 novembre 1914
Lundi soir, 7h30
Très chère Amie


Cette lettre que tu n’attends pas va te faire battre le cœur en la décachetant, car tu vas croire que je pars. Il n’en est rien pour le moment et rien ne me laisse prévoir quand mon départ aura lieu. As-tu pu rentrer sans trop de fatigue ? Tu me l’écriras. Pour l’instant, prends bien soin de toi, ne t’ennuie pas, mange pour prendre des forces pour toi et pour l’enfant que nous attendons. Ne te tourmente pas pour les affaires, tout se fera avec de la patience. Ne songe qu’à bien surmonter cette faiblesse physique qui t’épuise et à te bien remonter ; après, quand tu auras bien la force, tu pourras mieux travailler. . Nous sommes allés manœuvrer ce tantôt devant l’asile de Bron dans les champs pendant deux heures, de deux à quatre heures. Au moins, cela distrait : nous devons manœuvrer dorénavant deux fois par jour comme cela. Tant mieux, l’inactivité est la pire des conditions.

J’arrive maintenant au sujet de ma lettre que je t’écris d’un café de Montplaisir. Voici : mon ami Renaud est allé voir à Monchat Mme Giraud, la femme (mère de cinq enfants) de ce mécanicien qui nous avait écrit une fois pour acheter l’auto. Il parait que les petits camions comme le nôtre sont assez recherchés maintenant par suite de la reprise des affaires et du manque de chevaux. Il se pourrait qu’un acquéreur se présente d’un moment à l’autre pour voir la machine. Il te faudrait sembler hésiter de la vendre. Laisser croire que tu as besoin d’argent, faire entendre que si tu savais que la boulangerie reprenne après la guerre, tu ne la vendrais pas. Puis laisser voir la machine, la faire tourner à vide (je t’enverrai des instructions pour cela) mais refuser absolument de faire aucun essai sous le prétexte que je suis absent et que tu ne veux confier la machine à personne. En attendant, il faudrait faire laver la machine à Jeannin avec de l’eau chaude ; lui faire passer un peu de ripolin (nous en avons) délayé d’essence sur les endroits ou la peinture manque et attendre les événements. Bien faire nettoyer les chaines et les roues, sortir les outils de la boite. Ne laisser que la clé du carburateur, le cric, les démonte-pneus et la pompe. Mettre les chambres à air et pneus de rechange avec la vieille carrosserie. Ne mettre que ce qui ne va qu’avec l’auto (bougie, bouts de chaine, etc.) me garder tous mes outils.

Il faut faire la machine 2,500. Il y aura 250 francs de commission à verser à Mme Giraud. Ne céder la voiture qu’en tenant compte de cela. (Par exemple 2250 pour en retirer 2000, c’est nous qui donnerons la commission à Mme Giraud.

Je t’écrirais à nouveau demain. En attendant, chère Petite Alice, prie le Bon Dieu pour ton mari, songe bien à notre cher disparu, ce sera un point de ralliement où ta pensée rencontrera la mienne. Fais part à ton Papa de mes vœux les meilleurs pour son prompt rétablissement. Embrasse pour moi bien fort la Petite et la Maman si bonne toujours, ainsi que les sœurs et dis bien que je n’oublie personne.


Au revoir chère et tendre Amie
Celui qui t’aime bien


Section automobile
14ème escadron du Train
Usine Lafont Montplaisir, Lyon

J’ai écrit en Porte pour l’auto d’Emile pour le même cas



Lucien
Lettre du mardi 17 novembre 1914


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