Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 22 février 1915
Framecourt, lundi 22 février 1915


Bien chère Alice,

Bien que je t’aie écris cet après-midi, J'éprouve le besoin de te causer encore un moment. Je viens de faire un tour dans le jardin de ma bicoque au clair de lune. Il gèle. Le temps est beau. Tout près d'ici, la bataille fait rage. La canonnade se fait entendre sans interruption sur une longue ligne. Les batteries les plus rapprochées de grosses pièces font trembler la maison pendant que les batteries plus éloignées font entendre un roulement continu qui ne cesse pas. C'est un vacarme puissant qui m'impressionne à un point que je ne saurais te dire quand je songe qu'à cette heure des malheureux sont étendus, là-bas, les membres brisés sur la terre glacée. Mon Dieu que c'est donc triste d'entendre cela. Toute la journée, cela a duré.

Les aéros ont du faire des leurs, car dans l'après-midi, des explosions formidables m'ont fait sursauter, mais je n'ai rien pu voir. Enfin, c'est la guerre. Et pendant que des malheureux se font tuer là-bas, pas bien loin d'ici, je songe que des hommes sans coeur vont tracasser les femmes et les familles de ceux qui donnent leurs peines et leur existence pour le bien de tous. Tu sais de qui je veux parler et ma colère est grande quand je songe que si les Prussiens passaient, les usuriers ne feraient pas tant de bruit. Et qu'est ce qui les arrête ? Qui les tient en respect ? Qui tire ces canons qui font trembler ma table ? Et pour qui fait-on cela ? Pour ceux qu'on aime et pour les autres, aussi. Et les autres, ce sont les C. et ses semblables.

Attendons la fin, chère Amie. Ici, les âmes se trempent et se fortifient. Après les Boches, l'heure viendra de régler les mauvais Français. En attendant, je t'embrasse de tout mon coeur et de toutes mes forces.


Lucien
Lettre du mercredi 24 février 1915


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