Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mercredi 24 février 1915
Pernes, vendredi 26 février 1915

Bien chère Alice,

J'ai reçu aujourd'hui tes lettres 25 et 26. C'est une joie d'autant plus grande que je n'avais rien reçu au précédent courrier et que par conséquent cela faisait quatre jours sans nouvelles. Je m'attendais à du nouveau pour aujourd'hui, ainsi que tes précédentes lettres le faisaient croire. Enfin, j'attendrai encore, il le faut bien, n'est-ce pas !

Ainsi que je te le dis, nous sommes revenus à Pernes. Nous sommes sur le champ de foire. Je cuisine ainsi que je te l'ai dit dans une salle de café où je couche, sur de la paille, toujours, mais au moins il n'y a ni courant d'air, ni humidité comme dans ce Framecourt de malheur. Tu as dû remarquer que je t'ai peu écrit. Ma carte (n°27) a dû t'arriver. J'ai depuis quelques jours un violent mal de dents, dû sans doute à l'humidité de Framecourt. Aussi on a peu l'intention d'écrire dans ces moment-là. Surtout quand à plus forte raison on ne reçoit rien.

En dehors de cela, je vais toujours bien. Nous devions repartir en Belgique, mais c'est une autre section qui y est allée à notre place. Nous sommes toujours en réserve et par conséquent au repos. Hier, il a tombé de la neige, elle a fondu aujourd'hui. Temps en somme peu froid.

Jeanne est bien gentille de vendre des petits canons et des drapeaux belges. Cette pauvre Belgique a bien souffert. J'ai vu beaucoup de ces malheureux dans leur pays. Poperinghe et Abelée où j'ai séjourné quelques heures avaient beaucoup de réfugiés belges. Ces pauvres gens nous faisaient un accueil touchant. Dans un café rempli, où nous sommes entrés un soir, des soldats belges et des sous-officiers belges aussi qui buvaient se sont levés avec empressement pour nous donner leurs places et comme nous ne voulions pas les déposséder, ils ont insisté en nous disant qu'ils avaient fini. Ce n'était pas vrai, ils sont restés debout dans une autre salle. Ils ne sont revenus que quand ils ont eu une nouvelle place et ils se sont levés encore une fois et ont encore donné leur place à de nouveaux soldats français qui arrivaient.

Dans les magasins où je suis allé, on m'accueillait avec la plus grande prévenance et on m'a demandé si les Français ne les abandonneraient pas. Tu peux croire que je les ai bien rassurés. En somme, ces gens se sont sacrifiés pour nous, il faut bien les secourir un peu dans leur détresse qui est grande, crois-le.

Tu ne m'en voudras pas de ne m'écrire que quelques lignes, mais je suis un peu assommé par le chloroforme qui me permet de dormir un peu malgré ma dent malade. C'est tout ce que l'infirmier a pu me procurer comme remède. Je crois que ça doit autant faire de mal que de bien, aussi je n'en use plus. Il me semble que ça va un peu mieux aujourd'hui. J'ai transpiré en cuisinant et ça m'a bien soulagé.

A bientôt de recevoir de toi de bonnes nouvelles. Je ne vis plus tant je suis impatient...
Lucien
Lettre du samedi 27 février 1915


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