Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du samedi 27 février 1915
Pernes, dimanche 28 février 1915


Ma bien chère petite Alice,

Il y avait courrier aujourd'hui ; j'ai reçu tes 27ème et 28ème lettres, ainsi qu'une carte de M. Gambs ; une lettre de ma mère et une autre de Mme Carra. En outre un paquet recommandé des cousines Desrayaud contenant un kilo de chocolat ou bonbons. Je t'envoie la lettre de Mme Carra. Tout ça m'a fait bien plaisir, comme tu peux le croire et m'a procuré un bon moment d'après-midi. Comme le temps était aujourd'hui beau quoique froid, je suis allé voir de braves gens d'ici. Un tailleur nommé Vogt qui a huit enfants. Je les connaissais déjà de l'autre fois car c'est à eux que je donnais les eaux grasses et les déchets. C'est à eux que je vais donner mon linge à laver car le chef a décidé que je serai blanchi désormais aux frais de l'ordinaire. C'est en faisant ces lessives que j'ai dû attraper ce mal de dents qui m'a duré six semaines au moins et qui est maintenant terminé avec l'arrachage de la dent. Je suis bien mieux et je n'ai ni fluxion, ni aucune suite.

Nous sommes toujours au repos. Rien de nouveau à raconter, par conséquent. Au commencement de la semaine, il y a eu à six kilomètres d'ici une terrible explosion au bord d'une mine. 5000 kilos de dynamite ont sauté à 10 heures et demi du soir. Beaucoup de maisons ont été démolies et il y a eu quelques victimes. L'explosion a été tellement forte que tout le monde s'est levé, ici. Sauf moi qui avait pris du chloroforme ce soir-là par rapport à ma dent et qui n'ai rien pu entendre. Planche a été aujourd'hui prendre des nouvelles et des photographies de l'accident sur place.

Je t'enverrai un de ces jours quelques vues de Pernes. Ce pays qui a treize cents habitants possède cent dix débits de boissons qu'on appelle ici estaminets. On y boit la "bistouille" à deux sous, cela comprenant une tasse de mauvais café de chicorée et un petit verre d'eau de vie de betterave. Tout ça pour deux sous avec la chope de bière à deux sous aussi. C'est tout ce que l'on trouve, dans ces cabarets du Nord, ignobles bouges pour la plupart répugnants par leur mauvaise tenue et leur malpropreté. C'est tenu par des femmes de mineurs qui eux partent à la mine à deux heures du soir ou à deux heures du matin, suivant la semaine, y font douze heures consécutives et rentrent abrutis par le mauvais alcool. La plupart de ces bistrots qui se touchent tous sont des lieux de mauvaises fréquentations. La moralité de ces pays est bien en dessous de celle de nos pays. Ce sont de vraies bêtes que ces gens là.

Aujourd'hui, même dans le café où je cuisine, il y a deux salles. La notre, réquisitionnée et celle du café proprement dit, séparées par une salle vestibule. Le fils de la maison qui est mineur avec son père et qui a dix huit ans a pris un bain à midi dans la salle du café, entièrement déshabillé et cela devant son père, sa mère et ses deux soeurs, jumelles de douze ans. La porte était ouverte et tous nous avons pu voir cela que les gens d'ici trouvent tout naturel. Sale pays et sales gens, t'ai-je dit un jour, n'avais-je pas raison !

Ah ce mauvais alcool, à quel degré il ravale ces populations. Tu peux croire que les bistrots d'ici n'ont pas ma clientèle, ni en général celle de mes camarades. C'est quand même trop écoeurant. Vous ne pouvez vous faire une idée de la routine des gens d'ici, de l'état repoussant des cours de fermes, cloaques infects, des écuries où l'eau de pluie va sous les bêtes, des instruments primitifs, herses à dents de bois, charriots antiques et lourds où quatre boulonnais ont peine à trainer cent gerbes, non, il faut voir cela. On reste stupéfait de tant de stupidité. Et allez leur donner des conseils ! Ils vous regardent d'un air hébété sans comprendre. Et je résume ici l'opinion sur ces pays de camarades de toutes les autres régions de France, de Toulouse et de l'Allier, du Niçois et de la Bourgogne, aucun n'a vu cela nulle part ailleurs. Les enfants sont en général mal élevés, grossiers et effrontés. Il y aura fort à faire pour ramener ces pays à un niveau moral plus élevé. Aussi le temps dure dans ces régions et il me tarde d'aller ailleurs.

Enfin voilà mars et nous verrons peut-être bientôt du nouveau. Si jamais je vais en Prusse et que cela ressemble aux pays d'ici, je serais sans pitié pour ces gens-là. Il ne faut pas trop plaindre les maisons brûlées d'ici. En deux jours ils ont rebâti ça avec un mélange de boue grasse, de bouse de vache et de paille. Une charpente faite avec des branches brutes, des tuiles plates très minces et très légères. C'est vite fait. Bien entendu il n'y a qu'un rez-de-chaussée et encore guère haut.

Enfin, ma chère Alice, tout cela n'est rien, je me porte bien et j'espère bien malgré tout te revenir un jour en bonne santé. A cette heure, il doit y avoir certainement du nouveau et je vais attendre avec impatience le courrier d'après-demain. Que ça va être long ! La dépêche ne me parviendra pas avant. Pourvu que tout aille bien. C'est ma grande préoccupation de tous les jours et je ne serai tranquille que quand je saurai.... En attendant, je t'embrasse, ainsi que ma petite Marcelle du plus profond de mon âme. Toutes mes affections pour tous.
Lucien
Lettre du lundi 1er mars 1915


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