Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du dimanche 28 février 1915
Pernes, lundi 1er mars 1915

Ma très chère Alice,

Quand donc vas-tu te décider à m'envoyer une dépêche avec d'heureuses nouvelles ? Tu me fais languir bien longtemps. Il me semble d'autant plus long que le calme de notre vie me fait trouver les journées encore plus longues. Je t'écris à côté du poêle où je fais ma soupe dans la lessiveuse, au dehors et il fait un grand vent froid mélangé de pluie. Je viens de lire le journal et je songe que cette vie si paisible va faire place dans quelques jours à des randonnées sans fin. L'heure du grand coup approche ; on sent qu'il y a quelque chose dans l'air d'insolite. Les mesures se prennent, c'est le prélude du grand drame qui va se jouer.

Que les petites gens toutes occupées aux petites choses viennent ici et ils en verront de grandes. Il faudra aussi t'attendre, chère petite amie, à ne pas recevoir de mes nouvelles tous les jours ni même peut-être toutes les semaines, le temps me manquera et aussi les moyens d'expédier les lettres. Il faut encore tenir compte de la censure qui les arrête. Je te dis tout ça d'avance pour que tu ne t'ennuies pas outre mesure si mes nouvelles devenaient rares.

Il faut bien que ça en finisse une fois pour toute et je crois que pendant qu'on va y être, on va frapper fort. D'ailleurs, il le faut, les Boches ayant la tête dure. Nous sommes très montés contre eux. Maintenant que nous sommes blasés sur les voyages et leur imprévu, cette période d'inaction que nous traversons nous permets de nous mieux tenir au courant de la situation. Nous sommes indignés par les actes de sauvagerie commis par nos ennemis, notamment leur dernière invention d'arroser nos tranchées et nos soldats de pétrole et d'essence enflammée. Je crois qu'ils jouent là un mauvais jeu pour eux. On se sent devenir mauvais en lisant cela et gare …

Je sens toutes mes théories humanitaires s'envoler et je crois que si jamais j'entre dans leur pays, je serai dur pour ceux que je rencontrerai. Tant pis pour eux, ils ont commencé. Il va y avoir de terribles vengeances. Chaque jour un homme du convoi apprend la mort dans les combats de quelque proche ou ami bien cher. Les yeux s'allument en parlant des Boches, les poings se serrent et gare de devant. Il coulera encore bien des larmes et du sang, mais pas toujours de notre côté, chacun son tour....

J'ai reçu il y a quelques jours une lettre de Rose All. Entre autres choses très aimables, elle me disait néanmoins qu'elle était heureuse de voir "que j'avais changé d'idée et que j'avais maintenant confiance à notre succès final ce dont elle n'avait jamais douté" Tu parles si j'ai pris ma plume pour lui demander où elle avait vu que je doutais de notre victoire. Elle a du en être estomaquée ! Tu lui demanderas à l’occasion.

Une compagnie d’infanterie qui vient de passer en chantant a interrompu ma lettre : je suis allé les voir dans la rue. Très gais, toujours, nos soldats.

Le temps me dure, ici, dans ce caboulot de malheur. Je suis obligé d’être sévère avec la patronne trop familière. Le mari n’y est jamais, toujours à la mine. Je partirai de cette sale boîte avec un grand plaisir.

Je cherche à m’imaginer cent fois par jour ce que tu fais, ce qui se passe là-bas, à la maison, mais toujours rien, pas de nouvelles. Il faut encore attendre à demain pour avoir du nouveau. Je me suis fait couper les moustaches très courtes. Ça me rend très jeune. C’est la mode du convoi qui a été lancée par le capitaine, ennemi des grandes moustaches en temps de guerre. Question d’hygiène !

Tu m’avais annoncé une fois un paquet : caleçon, tabliers bleus et chaussons. Je n’ai rien vu. J’ai pensé que tu ne l’avais pas envoyé. Je n’en ai d’ailleurs pas un grand besoin, sauf pour les caleçons. Les miens ne sont pas déchirés, mais ils sont sales et j’aurais voulu les laver. J’en ai bien une paire que j’ai trouvée à Framecourt. Des calçons de l’Etat, en toile, tout neufs. Je les ai fait bouillir deux fois et bien lavés. Ils feront pour le printemps.

Au revoir donc, bien chère Alice, embrasse bien pour moi à la maison tous ceux qui me sont chers et attends avec patience la fin de cette guerre. Mes meilleurs baisers sont pour toi. Ma Marcelette et peut-être pour un petit inconnu.

Affectueusement à toi,


Lucien
Lettre du mardi 2 mars 1915


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