Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 1er mars 1915
Sertier Lucien
Pernes, mardi 2 mars 1915


Bien chère Alice,

Bien que je sois un peu lassé par un grand voyage que je viens de faire aujourd’hui, je vais néanmoins t’écrire quelques lignes qui me font croire que je te vois et que je te cause. La période de mouvements intensifs dont je te parlais a commencé. Ce matin, le chef est venu me réveiller. Il a fallu qu’en deux heures, je donne le café, puis : faire un repas froid (des biftecks), emballer tout le fourbi et me préparer pour partir et j’ai été prêt une minute en avance.

Nous avons fait des transports de troupe. Il faut que je te dise en passant que pour le moment nous sommes affectés exclusivement au transport du personnel. Nous avons vu aujourd’hui Saint-Pol, Doullens (dans la Somme), Arras de bien près et retour en ligne droite. J’ai vu les fameuses tranchées, pas celles de première ligne. Dans tous les cas, je puis vous assurer que mon voyage a été pour moi très intéressant et très encourageant pour ce qu’il m’a permis de voir. C’est dommage que je sois obligé de n’en rien dire. En arrivant à cinq heures ce soir, il a fallu déballer et cuisiner. A six heures et demie, je distribuais du rôti et des nouilles au jus. Tu conviendras que c’est de l’habileté professionnelle.

En arrivant, cinq lettres m’attendaient. Deux de toi, une de ton papa, une de ma sœur et l’autre de Mme Gambs. Je te l’envoie ainsi que je t’ai envoyé celles des cousines D. J’ai reçu les deux de Mme Bouveyron. Je tiens à les avoir pour le cas où je rencontrerais M. de Verna. Cela me ferait une entrée en relations. Pour celles de mes cousines et de Mme Gambs, il est inutile de me les renvoyer. Tu sais combien tes lettres me font plaisir, c’est mon grand bonheur de les recevoir. Celle de ton papa m’a fait beaucoup de bien, plus qu’il ne le croit. Mais pourquoi ne m’écrit-il pas plus souvent, lui personnellement ?

Je n’ai qu’un temps très limité, pour écrire. Je te le réserve presque tout, sachant bien que toute la maison en profite. Mais il te faut dire à ton papa qu’un grand nombre de choses qui sont sur les lettres que je t’envoie, sont écrites pour lui, à son intention, parce que de vous tous il peut mieux en saisir la portée. Alors en échange, je voudrais bien qu’il m’écrive paternellement, quelques fois. Il arrive que tout n’est pas rose, dans la vie que nous menons et une bonne lettre de temps en temps serait d’un bon secours dans les moments critiques. On a mieux besoin de l’affection de tous les siens car ce n’est que pour les siens qu’on est à la guerre et qu’on veut avoir la volonté de faire son devoir.

Ainsi, ma mère m’écrit souvent, mon père jamais. Je sais bien que ma mère m’écrit pour lui, mais une lettre directe ferait bien plus plaisir. C’est de l’enfantillage, diras-tu, en temps ordinaires, peut-être que oui. Mais à 800 kilomètres des siens, à quoi veux-tu qu’on se rattache dans une vie où tout change à chaque instant et où il ne faut guère compter que sur soi en toutes circonstances. Alors on pense quelques fois à ceux qui sont loin et qui vous aideraient si volontiers s’ils étaient là et à défaut de leur soutien matériel que la distance empêche, on est heureux de recevoir le carré de papier qui remplace tout.

Merci donc à ton papa et à toi de vos bonnes lettres, si réconfortantes, et à bientôt le plaisir de se revoir et de vous embrasser tous.

Affectueusement à toi,
Lucien
Lettre du mercredi 3 mars 1915


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