Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 2 mars 1915
Sertier Lucien
Pernes, mercredi 3 mars 1915

Très chère Alice,

Il pleut, il n’y a pas de courrier aujourd’hui, alors je vais écrire un peu pendant que la soupe cuit. Je fais du bouillon gras dans une grande chaudière. Pourvu que je mette du charbon dedans de temps en temps, c’est suffisant. J’écrirai aussi aujourd’hui aux cousines D. et à la cousine Berthier à qui je n’ai rien écrit encore. Nous n’avons pas marché aujourd’hui mais les autres groupes marchent. Sur ce sujet, taisons-nous.

Je reviens à la très bonne lettre de ton papa. Il me demande si j’ai besoin d’argent. Je le remercie bien de son attention. Pour le moment, je suis encore assez bien muni. Tu vas d’ailleurs en juger. J’ai en tout un peu plus de 85 francs et j’ai encore 22 francs à retirer de l’ordinaire sur les avances que j’avais fait en matériel de cuisine. On me rembourse par fraction de dix francs tous les dix jours. Au 20 mars, je toucherai donc le reste. Tu vois que j’ai encore de l’argent pour longtemps. Où veux-tu que je le dépense ? Je ne cherche pas à rien acheter ici en provisions, il n’y a que de la camelote hors de prix.

En grosses dépenses, j’avais acheté soi disant comme réserve une bouteille de vrai Saint-James qui me coûtait 4 francs 90. Mais, bah, ou les uns ou les autres, il ne m’est resté que le verre. Alors j’ai acheté une chopine encore de Négrita ; mais je ne la décacheterai que pour un besoin réel. D’ailleurs j’ai encore tout le rhum et le cassis que la mémé m’avait donné en partant.

J’ai acheté aussi une livre de chocolat Klaus quand j’étais à Abbeville. En chocolat, j’ai celui des cousines D. qu’elles m’avaient donné en partant de Lyon. Plus ou moins une livre en petits carrés dans une jolie boîte avec des bonbons que j’ai reçu d’elle récemment. J’en ai donc en tout au moins un kilo.

Je n’ai rien perdu en fait de linge. Ce qui me manquera, ce sera les mouchoirs de cou. Je n’en ai que deux et ils sont usés. Je t’ai dit dans ma lettre que j’étais passé à Doullens, sous-préfecture de la Somme. C’est une jolie petite ville, aux maisons basses, en briques. Les villes du Nord sont toutes bien pavées et assez propres, bien plus que Vienne, par exemple. Mais les maisons basses avec leurs toits aigus leur donnent un cachet particulier. Ça sent la province. Les boutiques sont élégantes, presque luxueuses. Les églises sont de partout le principal monument avec leurs clochers aux multiples clochetons ajourés. Quelques petites communes en ont d’admirables.

Dans ces régions du Nord, l’église et souvent l’hôtel de ville ont été l’objet d’une sorte de rivalité dans le passé. C’est à qui, semble-t-il, construirait le plus beau. Leur style est à la fois imposant et gracieux. Énorme par les proportions et léger par l’effet des découpages. Et tous ces chefs-d’œuvre sont en brique avec peu ou point de pierre de taille. Il est dommage que ces gens sachent si bien construire ces merveilleux beffrois et clochers et qu’ils ne sachent employer que la bouse de vache comme mortier pour leurs propres habitations.

Dans les campagnes que j’ai traversées hier, c’est partout la même chose, villes et villages bien pavés, maisons blanchies et peintes en dehors du côté de la rue, et à moitié écroulées de l’autre côté. Cours de fermes repoussantes, matériel de culture suranné, grosses fermières à la figure poupine, blondasses, et à encolure comparable aux chevaux du pays. Vieux paysans tout rasés, enfants qui rappellent ceux de chez Chambanas. Jamais je ne pourrais m’habituer à vivre dans ces pays. Et les cimetières ! C’est partout un jardin inculte, clos de haies, pas de sapin, quelques pierres tombales sans ordre. Ils n’ont pas comme chez nous le culte sacré de ceux qui ne sont plus. L’alcool pour eux tient de sentiment, du moins pour une grande partie d’entre eux, car il y a bien quelques nobles exceptions.

En tout cas, ils ne sont jamais pressés. Ils ont toujours le temps pour vous servir, soit au café, soit dans un magasin. La politesse non plus n’est pas leur fort. Ils sont loin d’avoir l’énergie de nous autres Dauphinois et la Révolution n’aurait jamais commencé chez eux. Et avec ça, avec toute leur dégradation morale, ils affectent d’être dévots. Chez tous ces ignobles estaminets (cafés), il y a un christ et un tableau de piété en bonne place, accrochés au mur. Les églises sont bien fréquentées. Comprends-y quelque chose si tu peux. Je suis persuadé que quand on aura supprimé ce mauvais alcool qui les abrutit, ces gens là seront comme les autres.

La betterave est leur grosse culture. Les usines étant au pouvoir des envahisseurs et les chemins de fer trop occupés par l’armée, il en résulte que les betteraves sont encore dans les champs en énormes silos. En certains endroits, on les arrache encore. Il y a beaucoup de gerbiers dans les champs malgré les ordres des autorités militaires de hâter les battages. Mais ça ne peut pas avancer, ils n’ont que des batteuses à manège à cheval. Les gerbiers dans les champs sont recouverts de paille de seigle. Ils leur font en outre un fossé tout le tour pour éviter l’eau. Ils charrient leurs gerbes avec d’énormes chars à quatre roues, à six chevaux attelés par trois de front et invariablement conduits par un conducteur à cheval. Ils auraient beaucoup à gagner à venir voir nos manières de cultiver malgré que nous ne soyons pas des modèles.

J’ai vu cependant quelques procédés qui méritent d’être retenus. Entre autres un modèle pour porte de jardin ou de parc à bestiaux fait avec un arbre déraciné monté en équilibre sur un pilier vertical selon le dessin que voici :


Un autre système est celui de faire des brouettes avec des roues hautes et des pieds bas devant de façon que la brouette est horizontale quand on la mène au lieu de l’être au repos. Est-ce bien pratique ? Un autre : les rouleaux ont une roue articulée devant sous la ferrure, ce qui permet de leur mettre un siège et un frein.

Ma sœur m’a écrit que la poste cesserait de fonctionner incessamment. On nous a averti aussi aujourd’hui qu’aucune lettre n’arriverait ou ne partirait. On s’arme donc tous de patience et il ne faudra pas chercher à s’alarmer. Moi d’abord je ne crains rien, nous ne ferons que des déplacements de troupes. Il n’y a là rien de dangereux pour moi. Le temps durera à tous, c’est une épreuve de plus à supporter, et bien on la supportera, voilà tout.

Je ne te parle plus de notre futur poupon. Je vois bien que tu veux attendre mon retour pour l’acheter.

Je vais très bien maintenant que ma dent est arrachée. Cette vie au grand air me fait du bien. Je me suis habitué à la bière et bien que le vin ne me manque pas, j’en bois assez souvent en mangeant. Ça rafraîchit et excite mieux à manger que le vin. Ce qui me manque, par exemple, c’est le fromage. Je n’en ai plus et ces bêtes de paysans d’ici ne savent pas le faire. Les gruyères sont hors de prix. Enfin, si on voulait avoir toutes ses aises, ce ne serait pas la guerre. C’est déjà bien heureux que nous ayons de la bonne viande et du pain.

Les pommes de terre valent ici dix et douze francs, les choux, très rares, font huit sous pièce. Les poireaux sont chers, ainsi que tous les légumes. Le beurre vaut cinq francs le kilo, le lait en place cinq sous le litre. Les œufs font deux sous. Tous les articles fabriqués, étoffes, outils, fers, bois, etc. sont inabordables. Le charbon dans ces pays miniers fait à la mine 3 francs 50 les 10 kilos. Le bois de chauffage et d’allumage ne se trouve plus. Le pétrole, l’essence, l’huile sont rares en ville. Voilà bien des renseignements peut-être guère intéressants.

En attendant l’heureux jour où je pourrai de vive voix vous en raconter un peu plus, je finis, ma chère Alice en t’embrassant de toute mon âme ainsi que ma Marcellette. Remercie bien encore ton papa pour sa bonne lettre et pour ses bonnes offres. Je souhaite à la mémé une rapide guérison ainsi qu’à ma pauvre Jeanne pour ses dents et je remercie d’avance Marcelle pour le lavage supplémentaire qu’elle aura bientôt à faire bien sûrement. Mes affections pour tous.

Lucien
Lettre du jeudi 4 mars 1915


Nous contacter