Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mercredi 3 mars 1915
Sertier Lucien
Pernes, jeudi 4 mars 1915


Bien Chère Alice,

Je ne sais pas si cette lettre t’arrivera vite. Le courrier qui vient d’apporter ton numéro 31 vient de nous dire qu’il apporterait les suivantes à la fin du mois. Alors il faudra rester sans nouvelles. A partir d’aujourd’hui, je ne t’enverrai que des cartes de temps en temps jusqu’à ce que je m’aperçoive que la poste reprend son service ordinaire. D’ailleurs je vais bien et si je n’écris pas, ce sera signé que tout va bien. Il est convenu que Gautier, Rondet et Planche écriraient pour moi en cas d’accident. Je me suis bien rendu compte que nous autres, de l’auto, ne serions jamais exposés au péril, car notre matériel vaut trop d’argent pour le faire détruire par les Boches. C’est le train avec les mulets qui fait la liaison entre les combattants et nous. D’ailleurs nous appartenons à l’artillerie lourde et nous resterons toujours loin du feu.

Autre chose : je suis bien à la 404ème section mais mon régiment est le 8ème escadron du train des équipages, à Dijon. Ceci pour toutes recherches éventuelles. Je n’appartiens donc plus au 14ème de Lyon. Je suis arrivé de Lyon le 10 décembre et parti en campagne le 10 janvier. Entré à l’hôpital Saint-Joseph n°76( ?) le 27 décembre et sorti le 2 janvier. Espérons bien que tout ceci sera inutile. J’ai écrit hier aux cousines D. et à la cousine Berthier. Je pense que mes lettres arriveront à temps.

Nous n’avons pas bougé, aujourd’hui encore, mais ça va venir. Voilà déjà que les jours deviennent longs. Ce sera plus agréable pour voyager. Tu me dis de bien rester cuisinier. Il me serait difficile de faire autrement. J’ai bien moins de peine maintenant qu’en commençant. Je sais mieux découper mes viandes. J’évite de faire deux plats longs en même temps, enfin j’ai le courant et deux minutes me suffisent où il me fallait deux heures. Je sais faire mon café entre deux moments perdus afin de n’avoir qu’à le réchauffer le matin et je me repose autant que les autres, maintenant. Je connais aussi bien mes feux, de façon à pouvoir abandonner un moment sans que ça brûle. Et puis les plats trop compliqués et longs, je les laisse pour après la guerre. Cuisinier militaire, je fais de la cuisine militaire et quand on me propose quelques nouveautés culinaires, je flaire le trop grand travail et j’offre poliment mon tablier au savant porteur de propositions ; si tu les voyais courir.

En un mot, on ne m’embête pas trop, mais ça n’a pas été sans lutte. Si j’avais écouté ces messieurs les conducteurs de 2ème classe, les poulets rôtis n’auraient pas été assez fins. Un jour je t’avais fait une lettre de quatre pages pour te raconter toutes ces histoires, puis je l’ai déchirée, trouvant indigne de s’occuper de si mesquines choses. Je fais assez bien la soupe, le rata, les macaronis, le riz et les haricots, mais sorti de là, quand on veut autre chose, je leur dis : vous voulez ceci ou bien cela ? Soit « venez le faire, moi ça me fait malade de le cuisiner ». Aussi, maintenant on me laisse la paix. Tu m’as demandé ce qui était survenu de mon refus d’une haute paye. J’en ai été félicité un jour par le chef d’une autre section et ce n’est pas moi qui le lui avais dit, tu peux croire. De ce côté, tout va bien, je fais ce que je peux et mes chefs ne me refusent rien. Alors tu vois que je peux attendre la fin de la guerre dans d’assez bonnes conditions.

Au revoir donc, chère petite amie, que ma lettre puisse te trouver dans les meilleures conditions possibles. Embrasse bien tout le monde pour moi à la maison et ne t’ennuie pas pour moi.

Tous mes affectueux baisers,

Lucien
Note
A propos du 8ème escadron du Train : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6327904d/f1.image.r=
Lettre du samedi 6 mars 1915


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