Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 4 mars 1915
Sertier Lucien
Pernes, samedi 6 mars 1915
Chère petite Alice,

J’ai reçu aujourd’hui la lettre n° 32 et en même temps le relevé de mes lettres de février. Tu as reçu toutes mes lettres ou cartes, mais regarde bien celle du 30 janvier (carte avec tampon Poperinghe). Le mot de Belgique y est pour toi. Regarde bien les majuscules de chaque phrase. Il faut pourtant que tu comprennes et rappelle toi ce que je t’avais dit avant de partir.

C’est étonnant comme mes lettres arrivent irrégulièrement. Enfin, tu sauras bien rétablir le fil de ma pensée quand mes lettres arriveront ainsi dans un autre ordre que celui dans lequel elles ont été écrites.

J’ai causé ce soir avec mon ami Besson, le directeur de la banque franco-russe à Paris. C’est comme je te l’ai déjà dit, un financier distingué. Pour toutes présentations de traites faites par une banque quelconque, il n’y a qu’à refuser catégoriquement, voilà son opinion. En ce moment, un grand nombre de banquier font faire des présentations de traites aux femmes des mobilisés dans le but de les influencer et obtenir des versements, profitant ainsi de leur inexpérience des affaires et de l’absence de leurs maris. Il convient de les remiser catégoriquement car ces banques augmentent de cette manière leur encaisse personnelle et refusent soigneusement de payer aux autres banques ce qu’elles leur doivent elles-mêmes.

Le moratorium est formel. Il a été renouvelé et le sera au moins pour une période de six mois après la guerre. Besson en me disant cela a flétri les agissements des petites banques qui vivent grâce aux grandes et qui drainent actuellement à leur profit le peu d’argent des petites gens. Il m’a recommandé de te dire de bien garder pour toi l’argent liquide que tu peux avoir entre les mains et de ne pas te laisser faire par aucune banque. La guerre n’est pas encore finie et tu ne sais pas de quoi tu auras besoin. Comme Besson est un homme très sérieux et très au courant des affaires, je te demanderais de bien suivre ses recommandations qu’il vient de te transmettre.

A ce sujet, un autre de mes amis, Coffy, fabricant de soiries à la Frette, près de la Côte-Saint-André, a reçu une lettre éplorée de sa femme qui était aux prises avec les banquiers. Besson lui a expliqué ce qu’il en était, comme à moi. Or Coffy est un gros industriel très avisé. Pour qu’il ait eu recours à Besson, il faut bien qu’il reconnaisse en lui un financier de bon conseil. Tu peux donc dire aux clients qu’ils n’ont rien à craindre des banques pour le moment et que toi tu n’es pas tenue de payer pour eux. Envoie les carrément à la balançoire en attendant mon retour. Par contre, tu peux exiger le paiement de tous les comptes dus par nos clients et qui sont faits depuis le 4 août, c'est-à-dire presque tous. Fais-donc rentrer si tu peux et garde-le pour toi.
Rien à te dire pour le moment. Période d’attente et d’énervement. Canon tous les jours tout près d’ici. Temps affreux. Pluie et brouillard. Le courrier marche toujours. Où Pierre peut-il bien être allé ? J’ai trouvé tes fleurs. Grand merci ! Jeanne les avait cueillies. J’apprécie sa gentillesse et son attention. Mais tu sais, trêve aux sentimentalités, l’heure n’est plus aux tendresses. Ça va barder ! Comme on dit ici.
Ma chère petite Alice, je vais te prier d’embrasser pour moi ton bon papa et notre chère mémé, tes gentilles sœurs et la dernière, ma petite Marcelle. J’ai dit la dernière pour l’embrasser un peu plus longtemps. A toi, chère compagne, mes meilleures pensées et tout mon amour. A bientôt la paix victorieuse et le retour.
Tout à toi,

Lucien
Lettre du lundi 8 mars 1915


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