Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du samedi 6 mars 1915
Sertier Lucien
Pernes, lundi 8 mars 1915
Ma très chère Alice,

Je t’ai envoyé une carte cet après-midi. Une petite carte. Dès que je l’ai eu achevée, le courrier est venu et a apporté tes lettres 33 et 34 et une très gentille lettre de ma tante Eugénie Couturier de Corbas. Je te l’enverrais. Tes lettres me sont un grand réconfort. On a beau se raidir, vouloir être un homme, ne pas broncher devant les difficultés de toute sorte, il y a des moments quand même où l’on se sent moins fort, où on ressent une lassitude d’être toujours seul, loin des siens, dans un pays inhospitalier, sous un ciel méconnu. Mais qu’une bonne lettre vous arrive, tout change d’un coup. Adieu la mélancolie. On se sent revivre, on puise dans ce bout de papier des forces nouvelles et on se dit qu’on tiendra bon pour revenir un jour auprès de ceux qu’on aime.

Voilà bien de cette sentimentalité que je te blâmais de faire l’autre jour. Il faut me le pardonner. Cet état d’esprit changeant vient du genre de vie que nous menons. On nous tient tout le temps en haleine, prêts à partir, le moindre bruit la nuit nous fait sursauter, on croit que c’est le branle-bas du départ et toujours rien. Nous attendons, toujours dans l’incertitude. Et pendant ce temps-là, le canon tonne sans arrêt, les mitrailleuses crépitent. La nuit, le ciel est constamment illuminé par les jets de lumière des projecteurs, les fusées éclairantes et les éclairs des obus qui éclatent. Nous voyons et entendons tout ce bruit et toutes ces lueurs de la bataille qui se déroule si près de nous. Et nous ne bougeons pas. Nous restons là, inactifs. Quel énervement ! La guerre est une chose très impressionnante et on en subit l’influence. Il faudrait être, je crois, très fort pour maîtriser ses nerfs en face de ce spectacle.

Remarque bien que je ne veux pas parler d’une impression de peur, non, ce qui nous ennuit, ce qui nous fait enrager, c’est qu’on nous laisse trop loin du champ de bataille, qu’on ne nous laisse pas approcher pour voir un peu plus près. Ce sera notre crève-cœur jusqu’à la fin, car nous ne serons jamais assez exposés au danger qui fait vivre et qui donne de l’occupation à l’esprit. Alors n’ayant pas assez de préoccupations graves pour nous-mêmes, on pense à ceux que l’on aime, à leurs peines, et c’est pour cela que je demandais à ton papa de m’écrire un peu plus souvent. Ne juge pas pour cela que je sois découragé et que j’aie le regret du pays. Non, ce n’est pas cela. C’est l’inaction qui nous ronge en face des grands événements qui se déroulent autour de nous et sans nous.

Ceci est tellement vrai que plusieurs hommes du convoi ont demandé de quitter notre section pour entrer dans les automitrailleuses, afin de mener une vie plus active et plus émotionnante. Les petites épreuves du commencement qui nous semblaient dures nous sont devenues familières. Ainsi, voilà deux mois que je couche dans la paille ou sur des planches sans me déshabiller. Au commencement, cela était dur. Je me disais faisons cela et supportons-le pour la France. Mais maintenant que je suis habitué à coucher n’importe où et n’importe comment, il n’y a plus de sacrifice de ma part et il faudrait autre chose pour nous donner un peu plus de peine, car cela nous occuperait pour les surmonter. En un mot nous sommes trop bien et en guerre cela ne vaut rien.

Le chef est venu hier, dimanche, dans l’après-midi, faire un peu de causette à la cuisine. C’est un homme âgé et quand il peut causer avec quelqu’un sans être obligé de brandir ses galons, c’est pour lui un grand délassement. Il vient comme cela me voir de temps en temps et chacune de ses visites me fait du bien, comme tes lettres. Il m’a assuré que je m’étais engraissé. Voilà une appréciation qui te fera plaisir, car tu verras que les idées noires ne me font pas trop de mal, heureusement.

D’ailleurs, je ne me laisse pas aller, jamais, à l’abattement. Je trouve que nous ne sommes pas assez occupés, je suis impatient d’avoir de tes nouvelles et étant donné ton état, j’ai un peu raison. Alors rien d’étonnant à ce que mes lettres trahissent l’état d’agitation causé par toutes ces raisons. Je suis furieux quand je vois mes cartouches se vert-de-griser dans ma cartouchière. Je regarde mélancoliquement ma pauvre carabine dont je n’aurai certainement jamais besoin et cela m’enrage d’être à la guerre, de ne pas voir un allemand et de ne pouvoir tirer un seul coup de fusil.

Quand donc avancera-t-on ? Quand donc finiront ces temps de pluies incessantes ? Nous sommes des milliers et des milliers qui se morfondent ainsi à ne rien faire. Chaque hameau est bondé de troupes, rien ne nous manque. Tout est admirablement organisé, les vivres regorgent, le matériel, flambant neuf, n’attend que l’occasion d’être utilisé. Les chevaux trop durs des artilleurs et des cavaliers ruent quand on les mène à la promenade. Que le beau temps vienne donc enfin pour utiliser toutes ces énergies qui ne demandent qu’à se dépenser.

J’ai appris avec grand plaisir par ton papa et par toi que ma petite Marcelle fait des progrès pour vite apprendre à lire et à compter. Elle avait bien besoin de cette opération du nez. Cela l’étiolait et l’empêchait de se développer de toutes manières. Je suis bien heureux de voir qu’elle va bien et qu’elle pourra nous faire plaisir un jour.

Je suis aussi bien content de ce que tu me dis au sujet de notre chère Mémé qui irait bien mieux. Quelle grande joie, si on pouvait obtenir une complète guérison sans aller à l’hôpital.

Vous allez avoir un ouvrier belge. Si c’est un flamand, vous pourrez juger par lui de l’horrible accent de ces pays dont je t’ai parlé déjà. Ton papa me dis-tu, sait bien remonter votre moral, trop prompt à l’accablement. Il a bien raison, car la guerre finira victorieusement pour nous et après les affaires seront bien plus faciles. J’ai entendu faire des démonstrations de ceci par des hommes très instruits et je t’assure que leur raisonnement est convaincant.
Garde donc tout ton courage. Ne t’inquiète pas si selon mes occupations je t’écris peu ou pas. La guerre finira bien un jour et je t’apporterai à ce moment une grosse provision d’énergie et d’expérience de la vie que je suis en train de faire. Le tout nous servira pour l’avenir meilleur que nous nous préparerons. En attendant ces heureux jours, je vous embrasse tous à la maison du fond de mon cœur.

Lucien
Lettre du mardi 9 mars 1915


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