Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 8 mars 1915
Sertier Lucien
Pernes, mardi 9 mars 1915

Bien chère femme,

Puisque la poste semble marcher encore, j’en profite pour toujours t’écrire. Cela compensera quand je ne pourrais plus le faire plus tard. Je recevrai bien sûr quelque chose de toi demain, car tu sais que le courrier ne vient que tous les deux jours. C’est une automobile militaire qui l’apporte et qui remporte les lettres mises au bureau. Je t’envoie ordinairement mes lettres par la poste civile, quelques autres fois, je les fais passer d’une autre manière ; ce qui t’explique qu’elles t’arrivent avec plus ou moins de régularité. Les tiennes toujours mises au même endroit – Heyrieux- m’arrivent bien en ordre, généralement par deux quand tu écris tous les jours.

Tu peux croire que j’attends le courrier avec impatience. Et je ne suis pas le seul, d’ailleurs.
Je ne comprends rien à notre situation. La bataille fait rage autour de nous, c’est une canonnade épouvantable mêlée au claquement régulier des mitrailleuses. Et nous ne bougeons pas. On dirait que cela ne nous intéresse pas. Nous faisons partie de l’artillerie lourde et nous n’avons encore transporté aucun obus. Que veut-on faire de nous vraiment ? Nous sommes certainement désignés pour accomplir quelque chose de prévu, mais dont l’heure n’est pas arrivée. En attendant, nous restons là. Ce soir, nous avons organisé une partie de football. Les hommes de tout le convoi (4 sections) qui ont voulu y aller se sont réunis sur un grand terrain aux environs. Il y a paraît-il des officiers très forts à ce jeu. On s’amuse donc pendant que le canon gronde sans cesse.

Ce matin il y a eu à dix heures un service solennel pour le repos de l’âme des soldats morts pour la patrie. Tous les hommes étaient libres pour y aller. Moi, je n’ai pas pu, avec cette cuisine de malheur. De tout ce que je t’ai dit là-dessus, tu peux donc en déduire que nous sommes réservés pour une mission inconnue encore pour nous. Où irons-nous ? Quelle chance si certains bruits se réalisaient et si je pouvais aller t’embrasser en passant ! En attendant, n’y compte pas trop quand même. Attends, en bonne française, la fin de cette guerre, ce sera plus sûr.

Il fait un temps très froid, vent du nord. Il a gelé fort, cette nuit. Le temps ne me fait rien, à moi, je suis bien au chaud dans ma casbah. J’ai prié poliment un jour la propriétaire de la salle où nous sommes de bien vouloir rester chez elle, n’ayant rien à faire dans une cuisine militaire. Aussi maintenant nous en sommes bien débarrassés. Gauthier lui porte quand même les eaux grasses et les épluchures. Mais elle nous fiche la paix, elle et ses poupées. On ne lui demande que ça.

Tu m’as dit que Gadoud l’aveugle et Pique prétendaient avoir des erreurs dans leurs comptes. C’est un prétexte qu’ils prennent pour ne pas te régler. Maintenant que je suis bien au courant de ma cuisine, je pourrais m’occuper un peu de cela si nous ne marchons pas encore. Quand tu t’en sentiras le courage, tu m’écriras en quoi consiste leur réclamation et moi je leur écrirai directement d’ici pour les inviter à te payer. J’agirai aussi de même envers ceux qui te doivent encore et qui ne t’ont pas encore payé. Tu me dirais ceux à qui il faudra que j’écrive et en même temps la somme qu’ils doivent et la date de leur note. Comme ce sera moi qui leur écrirai, ça ne te causera aucun ennui. S’ils ont une réclamation à faire, tu leur diras qu’ils s’adressent directement à moi, la poste ne coûte rien. Mais tu ne commenceras que quand tu seras bien rétablie. Cela en décidera peut-être quelques uns à te payer et cela sera autant de fait. Garde bien en attendant l’argent que tu as pour un besoin pressant. J’approuve bien tes intentions à ce sujet. Fais bien comme tu m’as écrit.

J’ai bien reçu les lettres de Planche. Merci. Tu donneras de mes nouvelles à ma sœur. Encourage-la pour Pierre qui est parti dans une direction inconnue, m’as-tu dit. Peut-être va-t-il faire partie du corps expéditionnaire de Turquie. Les Turcs ne sont pas bien dangereux et ce sera pour lui un grand voyage d’agrément. Le climat de ces régions est le meilleur du monde. Les fièvres n’y sont donc pas à craindre. Si ton papa prend un Belge pour travailler, il pourra peut-être apprendre de lui la manière de faire des meules de fourrage comme le font les gens de ces pays pluvieux.

Cela vous gagnerait bien du temps en laissant le foin sur place, dans les prés, en meules recouvertes de paille de seigle ou de froment. Il faudrait avoir une bonne bâche pour permettre de faire les meules sans inconvénients. Les gens d’ici font leurs meules rondes, très aigues, avec un ventre évasé et ils creusent un fossé tout autour avec écoulement d’eau d’un côté, ce qi empêche aussi les bêtes d’approcher et de faire des dégâts. La couverture se fait en faisant prendre des mises de paille tout le tour. Cette paille se rabat toute seule et fait un bon toit. Dans le midi, on fait ces meules en plantant une barre bien droite qui sert de centre, de guide et empêche le fenil rond de se jeter de côté.

En attendant de tes nouvelles, je t’embrasse ainsi que tous à la maison, de toute mon âme.



Lucien
Lettre du mercredi 10 mars 1915


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