Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 9 mars 1915
Sertier Lucien
Pernes, mercredi 10 mars 1915

Ma bien chère Alice,

Le courrier va bientôt venir, en attendant, je commence ma lettre. Un bruit court ici que la prétendue suspension du service postal ne serait qu’une manœuvre allemande destinée à démoraliser les familles et par suite les soldats. Que faut-il en croire ? Dans tous les cas, les officiers eux-mêmes en parlaient mais rien d’officiel n’a paru à ce sujet. Quoi qu’il en soit, écrivons toujours. De même qu’il faut avoir dans cette guerre beaucoup de persévérance et d’efforts soutenus, écrivons de même puisque c’est dans les lettres des leurs que les combattants trouvent et puisent le meilleur de leur courage.

Voilà quand même deux mois aujourd’hui que j’ai quitté Dijon. Ces deux mois, les derniers de l’hiver se sont en somme assez bien passés pour moi. Me voilà bien au courant de la cuisine. J’y ai pris goût et je t’assure que quand je serai revenu près de toi, je mettrai quelquefois les casseroles sur le fourneau. Voilà je pense une chose qui ne te déplairait pas trop. Aujourd’hui il fait un temps ouvert et calme, comme s’il voulait neiger. Depuis ce matin, nous entendons la plus violente canonnade qui se puisse imaginer. Cela n’a pas cessé la nuit passée. Mais vers 7 heures ce matin, le feu a pris une intensité terrible. On ne pouvait plus distinguer les coups les uns des autres. C’était comme un roulement de cent tombereaux roulant au grand trot sur des pavés inégaux. Tous les habitants étaient sur leurs portes et anxieusement nous interrogeaient. Nous n’en savions pas plus qu’eux. On aurait dit vers les huit heures que ça se rapprochait et que ça tirait tout près. Aussi il y a eu un moment de panique dans la population civile. Les femmes faisaient leurs paquets pour partir, en pleurant, car elles croyaient que les Boches avaient passé nos lignes. Moi je crois tout simplement que l’air très calme favorisait l’arrivée du bruit. Mais il est certain qu’il y a eu une grande bataille.

Les habitants disaient n’avoir jamais entendu un tir aussi violent. Les coups des grosses pièces faisaient sonner les vitres et la vaisselle. Surtout, chez moi, mon argenterie en fer-blanc fringuait, mais ça ne se casse pas heureusement. Nous autres, comme tu penses, on riait, ça nous faisait de la distraction. Si on nous avait lâchés, nous serions bien, je crois, tous partis du côté du bruit, pour voir un peu mieux et de plus près.

Je t’envoie dans une autre enveloppe la lettre de ma tante de Corbas. Tu verras que l’oncle Eugène est toujours et de partout un joyeux boute-en-train. Il saurait mettre, comme je le connais, un régiment tout entier en bonne humeur. Il n’y a pas assez de Français comme lui. Moi, je ne suis courageux que pour moi. Quand je me suis bien remonté, je suis content, mais je m’entends mieux à eng…les autres qu’à leur prêcher la résignation. Je ne sais si je te l’ai déjà dit, je me suis pris plusieurs fois le bec avec les antipatriotes du convoi. Question de patriotisme. Je ne tolère pas le moindre mot contre lui. Je charge à fond et à chaque fois, mes anarchistes s’en vont, l’air piteux, sous les huées des camarades. Aussi, j’ai maintenu la réputation d’être le « Déroulède » du convoi et pour couper court à toute tentative de ceux qui voudraient me taquiner là-dessus pour s’amuser, je les ai bien avertis que je répèterai au lieutenant tout propos anti-français que j’entendrais. Besson, lui, traite tout simplement de « cochon » les anarchistes de la section et sa grosse voix suffit à les faire taire quand il est là. Il est de mon âge et c’est un gros homme.

7 heures et demi du soir,

Le courrier n’est pas venu ce soir. Désillusion générale. Pour quelle cause ? Nous attendons tous à demain. Le canon tonne toujours mais moins fort que ce matin. On s’ennuie ici, quand donc partira-t-on plus loin ? Je vais aller mettre cette lettre à la boîte avec l’espoir qu’elle te parviendra quand même. On se figurait que tout ce tapage d’aujourd’hui nous ferait marcher, mais rien. Tout l’après-midi, des autos ont passé avec des vitesses folles. Des motocyclistes filaient à toute allure. Et nous ne savons encore rien.

Je vais te quitter, chère femme, en espérant que demain j’aurai de tes nouvelles. J’ai un peu raison d’être impatient. Tu en comprends la cause, savoir que tu vas être exposée, être si loin de toi et ne pas recevoir de nouvelles, c’est plus dur que d’affronter tous les boches du monde. Enfin, j’espère toujours que tout ira bien.

Embrasse bien pour moi tout le monde à la maison. Ton bon papa qui sera certainement bien heureux de venir avec moi entendre le canon et qui a plus de mérite de rester avec vous que d’être sous les armes où l’on est d’ailleurs très bien (j’ai envie de rengager) et puis chère Mémé à qui je souhaite une prompte guérison. Enfin tes gentilles sœurs et la Marcelette.

Bons baisers,
Lucien
Lettre du jeudi 11 mars 1915


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