Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mercredi 10 mars 1915
Sertier Lucien
Pernes, jeudi 11 mars 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu tes lettres 35 et 36 ce matin par un nouveau courrier qui avait presque un jour de retard. Il a été le bienvenu quand même. Tu me dis que tu es restée plusieurs jours sans lettre. Cela vient de la poste. Rends toi bien compte que quand nous voyagerons, le plus difficile pour nous sera de mettre les lettres à la poste, car pour éviter l’encombrement, nous nous arrêtons toujours en dehors des villes et des villages. Je t’écris, tu peux le voir, à peu près tous les jours. Tu verras dans le communiqué du 11 mars le récit de la bataille dont je t’ai parlé dans ma lettre d’hier. Grands mouvements de troupes anglaises et hindoues, par ici. C’est très intéressant pour nous.

Nous ne bougeons toujours pas. Le temps était beau cet après-midi. Aussi je suis allé voir faire une partie de football pendant que la soupe cuisait. Ça fait du bien de prendre un peu l’air. Une chose qui nous manque à tous, c’est de manger des légumes frais ; On n’ose pas manger des salades vertes, de peur de la typhoïde, les champs et les jardins ayant été tellement piétinés et parcourus par tant de soldats différents. En fait de nourriture, autre que la viande à laquelle nous renonçons, il ne nous reste que du riz et des pommes de terre. Et comme c’est toujours accommodé au jus de viande, c’est en somme toujours la même chose. Aussi il serait nécessaire que quelque marche imprévue nous laisse au moins 48 heures sans manger. Ça nous ferait trouver la viande bonne, après, sois en sûre. On ne trouve point de fromage ici, ou tout au moins des sortes de fromages immangeables et encore, c’est hors de prix.

J’ai bien examiné aujourd’hui le système d’attelage à joug des mules des équipages hindous. Le joug fixé au timon porte sur des espèces de harnais sur le dos des mules. Le tirage se fait par une bricole. Ce sont des voitures à deux roues tout en fer. Ce genre d’attelage est fort bien compris et très rationnel. Si on l’appliquait chez nous aux faucheuses et aux lieuses, il y aurait bien moins de peine pour les chevaux et un attelage plus vite fait car leur système est très simple. Fait porter le chargement sur le dos au lieu du collier et laisse aux animaux une liberté plus grande de leurs mouvements. En outre, il ne faut qu’un timon très court, moins encombrant. Le tout tient avec deux goupilles.

Les hindoues de ce matin, des lanciers du Bengale, avaient le teint très bronzé. Ils emmènent avec eux un matériel immense et ils ont jusqu’à des tonneaux pour charrier leur eau et dans lesquels l’eau ne peut entrer ou sortir que par un jeu de pompes qui met l’eau sous pression pour les bains, douches, etc… et en outre purifie l’eau en l’obligeant à passer dans un filtre à grand débit. C’est épatant. Les infirmiers hindous transportent leurs blessés dans des hamacs suspendus à deux grands bambous portés par six hommes. C’est drôle de les voir défiler avec leurs grandes perches, sur les épaules, horizontalement. Chaque bambou au diamètre de dix centimètres est porté par trois hommes. L’armement des cavaliers est formidable. Il comprend une carabine à répétition pendue à la selle dans un grand étui, une baïonnette qu’ils portent en travers du dos, une lance et un sabre pendu à droite de la selle. Les cartouches sont portées en bandoulière et dans une ceinture au cou du cheval. En dehors de la coiffure, le turban, les hindous portent le même uniforme kaki que les autres troupes anglaises.

D’ailleurs tout, chez les anglais, uniformes, armes, manteaux, bâches, voitures, autos, tout fer toile ou bois est peint de cette même couleur beige. Le journal « Le matin » dément catégoriquement la suspension du service postal. C’est, dit-il, une manœuvre allemande. Tant mieux.
En attendant la venue de nouvelles lettres de toi qui finiront bien par m’apporter la nouvelle tant attendue, je finis ces lignes en t’embrassant bien tendrement, ainsi que tous à la maison, y compris ma Mère qui doit peut-être être avec toi en ce moment.

Mes affectueuses pensées pour tous,

Lucien
Lettre du vendredi 12 mars 1915


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