Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 11 mars 1915
Sertier Lucien
Pernes, vendredi 12 mars 1915
Pernes, ce 12 mars 1915, 8 heures du soir

Bien chère Alice,

Il y a eu courrier habituel, aujourd’hui. A ma grande surprise, et à ma déception aussi, il n’y avait rien pour moi. Je ne veux cependant pas m’en alarmer et comme les gens trop craintifs, en conclure que ce manque de nouvelles est dû à une cause fâcheuse. J’attendrai donc patiemment dimanche la venue du prochain courrier. Toujours rien de nouveau, ou à peu près.

Le temps est couvert, mais doux. Nous avons eu revue du capitaine, aujourd’hui. A tout prendre, j’aimerais encore mieux être capitaine que cuisinier. Si jamais on m’offre le choix ! … Il n’est pas venu à la cuisine, une dépêche l’ayant obligé d’interrompre la revue.

Si cela peut t’intéresser, je te dirais que nous entendons le canon sur la ligne de Béthune à Arras, quand il tonne, bien entendu.

Ce matin, ça cognait fort. Mais ce soir, il y a beaucoup de calme. Tu suivras donc dans les communiqués officiels ce qui se passe entre les deux points que je te citais plus haut. Notre Dame de Lorette dont on parle souvent est située aux environs d’Arras.

Si cela peut t’être utile, je te dirais que le dernier moratorium a été promulgué le 25 février. Une loi qui est en préparation stipule qu’aucune traite ne pourra être présentée aux mobilisés pendant la durée des hostilités. Je t’en reparlerai un autre jour. Ceux qui payeront à la fin de ce dernier moratorium verraient leurs intérêts réduits à 2 % au lieu de 5 %. Nous en recauserons. Dans tous les cas, tu peux être parfaitement tranquille en mon absence.

Je suis toujours en excellente santé. J’avais encore une dent qui m’agaçait un peu. Je l’ai arrachée avec les doigts, elle était toute cariée et venait sans effort. Me voilà encore guéri une fois. Mais je n’en ai pour ainsi dire jamais souffert. C’est plutôt pour souligner ce cas bizarre : s’arracher une dent molaire avec les doigts !

Ton abstention d’aujourd’hui signifiera-t-elle enfin une bonne nouvelle, laquelle est attendue par moi avec tant d’impatience. Je serai plus tranquille quand je saurai enfin ce qu’il en est. Au moins avant de partir en convoi, car une fois en route, on ne reçoit plus rien ou guère. Je t’envoie deux extraits du Petit Parisien de ce jour.

En attendant la fin de cette guerre, embrasse bien tout le monde pour moi à la maison et reçois mes meilleurs baisers.


Lucien
Lettre du mardi 16 mars 1915


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