Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 16 novembre 1914
Lyon, mardi 17 novembre 1914
Mardi midi
Chère Alice

Profitant de mon premier moment de loisir, je viens causer avec toi. J’ai d’ailleurs beaucoup à te dire. Nous sommes partis en marche ce matin à sept heures du côté de Bron. Nous sommes allés jusqu’à l’aviation à un endroit que tu connais et qui ne m’a pas rappelé précisément des souvenirs très agréables. C’était l’endroit de la fameuse panne. De là, je voyais Chandieu et il me semblait te voir. A mon retour à dix heures, au cantonnement, je trouve M. C. Je savais d’ailleurs depuis samedi qu’il devait me voir ; il m’avait écrit mais je ne te l’avais pas dit car je sais combien tu t’alarmes pour rien. Il est venu pour l’affaire de B J. me disant que B paierait la traite mais qu’il fallait lui faire un reçu pour ce qu’il nous devait. Je le lui ai fait. On redevrait à M. C. la différence entre les deux sommes soit 0 fr 50.

Je voulais les lui payer, mais je n’ai pas eu le temps de le faire. Il s’est mis à me raconter que : un autre boulanger allait se monter à Valencin (Pauvre homme) et que mon fond ne vaudrait pas deux sous ; me faisant ainsi le reproche d’être parti au régiment. Puis il m’a dit que tu avais fait tous les recouvrements, que nous ne lui avions rien donné et qu’il porterait plainte en correctionnelle pour les traites non payées de nos clients dont tu aurais selon lui touché l’argent sans le verser. Là-dessus, je lui ai ri au nez, je lui ai dit que tu avais encore 6000 fr. de recouvrements à faire et que si tu ne t’en étais pas occupée, il fallait en voir la cause dans la mort du petit. Là, M. C. a eu une attitude révoltante que je ne lui pardonnerai jamais et dont je veux que tu informes ton papa pour qu’il sache à quoi s’en tenir. Pour M. C., la maladie et la mort du petit n’est qu’une affaire négligeable et tu devrais t’occuper exclusivement de lui ramasser de l’argent. Nos lettres précédentes lui disaient que nous allions faire des rentrées incessantes (c’est ses termes) il fallait donc les faire malgré tout. Malgré l’agonie du petit, malgré sa mort, malgré tes fatigues : te tuer s’il le fallait pourvu qu’il ait ses sous. Il ne faut pas que lui, il soit une victime de la guerre. Il a fini par exiger que je lui fixe une date très rapprochée pour payer les traites des quelques clients qu’il a en main.

Penses-tu que j’allais engager ton temps, moi qui sais combien tu as besoin de repos. Je n’ai rien voulu lui fixer et puis j’étais choqué par son attitude indigne. Mes camarades se rassemblaient, prêts à lui faire un mauvais parti. Il est donc parti en me menaçant d’aller se plaindre à mon père, au tien. Qu’il aille ou il voudra, c’est un grossier personnage et je te défends de le recevoir, il ne mérite que du mépris. Puisque la guerre a sorti de la valeur à mon fond, qu’il attende que la paix lui en fasse reprendre. Tu feras des rentrées tout doucement, sans brusquer personne pour ne pas compromettre la clientèle future. Et selon tes forces, tu lui verseras au fur et à mesure de tes recouvrements et c’est tout, comme d’ailleurs il était convenu entre nous. Après le départ de cet « oiseau de malheur » comme tu l’appelles, on m’a fait appeler de nouveau au poste. J’ai cru que c’était encore lui. C’était cousine Hérard qui venait m’inviter à souper pour ce soir pour goûter ton poulet. Elles ont reçu une lettre d’Emile et en étaient bien contentes. Leur visite m’a fait bien plaisir. Je me suis dit : il me suffirait de leur raconter mes misères et j’aurais vite le secours suffisant. Mais rien ne presse et M. C. ne mérite pas une telle satisfaction.

Après la guerre, nous verrons si c’est nécessaire.

Dans tous les cas, si c’est nécessaire, Chère amie, ne te fais pas le moindre ennui, question affaires. Tu en as assez d’autres sans t’occuper de celui-là. Je suis parti au régiment, tu sais pourquoi, pour ne pas compromettre inutilement ma santé qui n’aurait pas résisté aux fatigues du service armé. Je me rends bien compte en voyant combien nos petites marches me fatiguent, malgré tout mon bon vouloir de tout endurer de bonne grâce. Que serais-ce si j’avais un sac et de longues étapes à fournir ? J’ai donc bien fait de partir. Bien fait également de fermer la boutique, car tu n’aurais pu que t’y éreinter en plein et y manger de l’argent davantage en faisant crédit aux uns et aux autres. Ce n’est pas nous qui avons voulu la guerre. Si elle a compromis la valeur momentanée de notre fond, ce n’est pas notre faute. Qu’elle compromette la situation pécuniaire des autres personnes y compris M. C., c’est bien regrettable, mais nous ne saurions en être les seules victimes. Tout le monde en pâtira, c’est entendu, C. comme les autres. Qu’il s’en prenne au Kaiser, il aura au moins la consolation de savoir que ses réclamations sont fondées. C’est déjà beaucoup que l’on aille peut-être se faire tuer pour défendre sa monnaie sans avoir au moins à se faire du mauvais sang pour lui.

Explique toutes ces choses à ton Papa pour qu’il soit au courant si C. vient chez vous. J’écris à mon Père en même temps. Surtout que ton Papa ne lui donne rien, ni signature, ni argent, ni promesse d’aucune sorte. Et puis je veux te dire encore. Il m’a raconté à sa façon la dernière visite qu’il t’a faite. C’est un ange de douceur quand il va te voir et toi tu es une menteuse selon lui. Tu peux donc t’attendre à quelques mensonges de sa part. N’en sois pas dupe. Laisse-le exagérer tout ce qu’il voudra. Méfie-toi, tu sais qu’il sait exagérer le chiffre des traites pour faire de l’effet. L’ignoble individu ! Figure d’usurier ; je saurais m’en rappeler.

Tranquillise-toi, bien chère petite femme, repose-toi bien auprès de ceux qui t’aiment. Ton Papa est encore fatigué, ne laisse pas entrer C. pour lui faire de la peine inutilement.

Je t’écrirais demain pour te dire ma visite aux cousines. De ton côté, écris-moi pour me dire comment tu vas et ton Papa aussi. Au revoir, chère petite amie. Embrasse bien tout le monde pour moi et reçois mes plus tendres baisers pour toi et la petite. Bon courage, l’heure des épreuves passera et des temps meilleurs viendront pour nous.

Celui qui t’aime du fond du cœur.




Section automobile
14ème Escadron du Train
Cantonnement Usine Lafont
Lyon Monplaisir

Note
A propos de l'usine Lafont de Lyon Montplaisir : Avant qu'elle ne serve, pendant la guerre, de cantonnement pour les soldats, on y fabriquait du velours de coton côtelé. L'usine appartenait à Adolphe Lafont, industriel lyonnais inventif et entreprenant qui avait fait le tour de l'Europe pour découvrir de nouveaux procédés de fabrication dont il appliqua les méthodes à l'usine qu'il fit bâtir en 1904 à Lyon Monplaisir. Adolphe Lafont est aussi connu pour être l'inventeur, en 1896, du "largeot", ce pantalon de travail ample et solide utilisé notamment par les charpentiers. http://lyon.monplaisir.free.fr/Lafont.htm
Lettre du mercredi 18 novembre 1914


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