Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 16 mars 1915
Béthune, mercredi 17 mars 1915
Ma bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta carte 37 et une lettre de ma mère. Un camarade peu consciencieux les avait gardées deux jours dans sa poche sans me les remettre. Aussi j’étais furieux contre lui. Je suis de la sorte resté six jours sans recevoir aucune lettre alors que les autres recevaient bien les leurs. Je ne savais plus quoi m’imaginer. Je viens de recevoir de toi 38, 39 et 40. Je vois que tu es toujours debout, comme tu me le dis, tu veux attendre mon retour ! Le service postal est vraiment bien fait. Le courrier qui serait arrivé hier au soir à Pernes est venu ce matin nous trouver en campagne. Il faut voir là une preuve du parfait commandement que nous avons.

Continue donc à m’envoyer de tes nouvelles qui me font tant plaisir. Les enveloppes sont intactes. Les décachetées sont rares. Je n’en ai pour ma part reçu qu’une ouverte. C’était une lettre de ma mère qui n’avait rien de confidentiel.
Nous voilà donc en pleine campagne. Rien de plus agréable. Cuisine en plein air, couchage sous la seule tente des camions. C’est épatant. J’avais amassé un rhume à Pernes dans la salle trop chaude. Le grand air de ces jours m’a guéri entièrement. J’ai envie, pour peu que tu y consentes, à me mettre bohémien après la guerre. On vendrait les lits et les placards, avec une botte de paille et deux caisses d’emballage, je te ferai un mobilier dernier cri du jour. Pas besoin d’astiquer, ni de faire laver les draps. Grosse économie de temps et d’argent. Les haies fournissent le combustible et les pavés le fourneau. Je ne vais plus pouvoir m’habituer à loger dans des appartements pour peu que cette vie en dehors dure encore un peu.

Il faut dire que nous avons un temps doux qui sent le printemps. Nous sommes dans un petit chemin isolé bordé de grandes haies pleines d’oiseaux ; c’est charmant au possible et j’aime vingt fois mieux cette vie là que la vie en caserne ou dans des baraques comme à Framecourt où l’humidité suintait de partout.

Que faisons-nous et que voyons-nous, vas-tu me demander ? Mystère. Le secret le plus grand nous est recommandé. Dans tous les cas, messieurs les boches seuls doivent avoir à se plaindre. Tout va aussi bien que vous pouvez tous le désirer et si le beau temps continue, ça ira encore mieux.

Tu me parles de vos foins pour cet été. Je comprends bien que cela n’ira pas tout seul. Les gens d’ici n’ont pas ce souci. Les prés ont tous servi plus ou moins pour le cantonnement et le parcage des troupeaux de l’armée. Aussi il faut avoir une grande habitude de la campagne pour pouvoir dire qu’il y avait là un pré avant. Ce sont de vraies « cultures ». Les arbres ont l’écorce rongée jusqu’à deux mètres de hauteur. Beaucoup en périront. En revanche, les pays situés en arrière des tranchées tirent de gros bénéfices de la présence des innombrables troupes de toutes armes qui inondent le moindre hameau. Toutes les denrées se vendent des prix fous. Les commerçants font des affaires d’or. Ainsi, dimanche, dans un petit pays où nous étions, les débitants ont doublé pour nous le prix de la bière. Et si on les avait fait consigner, nous n’aurions plus su où aller après.

Les habitants ont bien pu en commençant, voir les soldats d’un bon œil, mais maintenant, ils sont excédés et ne songent qu’à bénéficier de notre présence. Aussi nous leur faisons quelques petites farces pour nous venger de leurs rapines et à tout prendre, ils ne gagnent guère à nous mal recevoir.
Nous ne sommes pas sortis, cette semaine, du Pas-de-Calais. Nous entendons des canonnades comme tu ne peux pas te faire une idée. Il est vrai que nous sommes plus près du front. Pauvres Boches, qu’est ce qu’ils prennent. Je pense qu’il ne doit bientôt plus en rester un seul. On en prend, on en tue, ils se lasseront bien, une fois. Les Anglais leurs mènent la vie dure, aussi. Entre tous, on finira bien par les avoir, crois-le bien.

Tu me parles souvent de la durée probable de la guerre. Je ne saurais avoir aucune opinion là-dessus. Il y a encore tant à faire avant que nous soyons à Berlin ! Mais ça finira quand même et ça finira bien pour nous, c’est l’essentiel.

Tu m’annonces l’envoi prochain d’un paquet. Tu me feras bien plaisir, surtout pour les fromages. La viande me sort par les yeux. De tant en voir et en découper dégoûte d’en manger. J’aurais bien besoin aussi d’une paire de ciseaux coupant bien de la pointe. Pour le moment, j’ai assez d’effets, sauf en mouchoirs de cou. Si la campagne se prolongeait trop, je te dirais plus tard ce dont j’aurais besoin.

En attendant tes prochaines lettres, reçois, bien chère Alice, mes affectueux baisers pour toi et pour ma petite Marcelle, toujours bien sage, je l’espère.

Embrasse pour moi à la maison ton papa et ta maman dont je ne saurais jamais oublier les bontés pour nous et tes aimables sœurs dont je comprends tout le dévouement, surtout quand il va y avoir une « petite musique » de plus.

Au revoir, donc, et bon courage.


Lucien
Lettre du jeudi 18 mars 1915


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