Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 18 mars 1915
Sertier Lucien
Arras, vendredi 19 mars 1915
Ma bien chère Alice,

J’ai reçu il y a un instant tes 41ème et 42ème lettres, ainsi qu’une autre de ma sœur et une carte de Rose Allemand. Tu es bien gentille de m’écrire, cela me fait un grand plaisir de recevoir de tes nouvelles, bien que nous soyons toujours en déplacement, le courrier arrive très régulièrement. La lettre du 16 arrive le 19, juge ! Je ne te mets pas le nom du pays, car je ne le sais même pas. Nous sommes tout près d’Arras, toujours.

Ma cuisine en plein air a un peu perdu de son charme. Aujourd’hui, il fait un temps affreux de giboulées de neige avec un vent d’ouest très froid. Ce matin, l’eau était bien gelée dans mes seaux. Je suis installé dans un chemin creux, le long d’une haie, on dirait la retraite de Moscou. Les gens d’ici viennent niaisement nous regarder manger. Pas un seul ne nous offrirait un abri sous une remise. Dans tous les cas, ce n’est pas moi qui leur demanderais un asile et j’aime mieux rester sous la neige que de rien devoir à ces gens-là.

Je t’écris ceci dans un camion pendant qu’un camarade garde le fourneau et le fourbi étalé sur des planches. On ne peut s’absenter une minute, leurs sales chiens viennent bouffer la viande dès qu’on tourne le dos. Dans tous les cas, on leur fait voir à ces gens du Nord, que « ceuss du midi » sont tout au moins aussi courageux qu’eux-mêmes. Moi, dans tous les cas, ça me va. J’ai enfilé l’imperméable et la neige peut tomber, ça m’est égal.

Le capitaine en passant ce matin a goûté mes haricots que je venais de faire cuire dans le bouillon gras en attendant de les passer au jus. Il les a trouvés délicieux comme ça et a fait des compliments de sa cuisine au lieutenant Berthet. Ô, puissance de la prévention : Je suis cité, à tort ou à raison, pour être le meilleur –et de combien- cuisinier du groupe des quatre sections (nous sommes un cuisinier par section). Il suffit que je fasse cuire des haricots à l’eau pour qu’ils soient délicieux ! Et tout ça pourquoi ? Vous allez rire ; Un jour, j’ai fait une bêtise. Je mets cuire des macaronis dans de l’eau froide. Naturellement, avec la lessiveuse, ils attachent au fond en bouillant et je les retire avec l’écumoire. Je vide l’eau dans un petit baquet. Cette eau dans laquelle les macaronis avaient détrempé faisait une sorte de gelée très blanche. Ceci se passait au bord de la route. Passe le capitaine avec un groupe d’officiers, ils s’arrêtent et l’un d’eux s’exclame : « tiens, une crème chantilly ». Tous regardent la fameuse crème. Je me demandais un peu où ils voyaient ça. Arrive notre lieutenant, ils lui montrent la crème et lui, très fier, encaissant les compliments sur la manière dont il nourrissait ses hommes. Heureusement qu’ils n’ont pas demandé à goûter la crème. Moi, en bon militaire, je n’ai pas dit un seul mot. De ce jour, j’ai été sacré grand cuisinier et rien que de mettre les haricots tremper à l’eau me suffit pour les rendre excellents. Il n’y a qu’au régiment qu’on voit ça.

Nous voyageons toujours tout le groupe réuni et le plus souvent avec un autre groupe d’autobus, ce qui fait une file de deux cent voitures et plus. Malheur au pauvre charretier que nous dépassons ou rencontrons, surtout s’il y a des chevaux peureux.

Ma sœur m’écrit que F. Rey a été cité à l’ordre du jour, pourquoi ? Tu remercieras bien ma sœur de sa bonne lettre. J’ai si peu le temps de lui répondre et puisqu’elle voit mes lettres, elle saura que je lui rends bien en affection, toute la joie qu’elle me cause en m’écrivant. Tant mieux que Pierre soit en sûreté, ça me fait grand plaisir de le savoir ainsi.
Je ne sais pas si nous irons en Turquie ou ailleurs, mais en tout cas, nous ne faisons pas grand-chose par ici. Nous ne savons rien, absolument rien sur ce qui nous attend. Ma sœur me dit que ce malheureux Camille Gardon se décourage tant. Il a bien tort. Il ferait mieux de prendre son sort en brave et rire de ses misères. C’est encore le meilleur moyen de les bien supporter. Je comprends encore un moment de tristesse passagère, mais en faire un état général, c’est un tort, il faut réagir. Tout ça finira bien un jour ou l’autre et ce n’est pas la peine de s’en faire du mauvais sang.

Fais-en de même, chère Alice, attends avec patience la fin de la guerre, garde ta santé tant que tu pourras et à la grâce de Dieu. Lui seul sait la fin et il n’abandonnera pas ceux qui soutiennent les justes causes. Je t’embrasse ainsi que tous à la maison, de tout mon cœur.

A bientôt,

Bon courage

Lucien
Lettre du samedi 20 mars 1915


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