Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du samedi 20 mars 1915
Estrée-Wamin, dimanche 21 mars 1915
Ma bien chère Amie,

Je puis compter la journée d’aujourd’hui au nombre des heureuses. D’abord, j’ai reçu la bienheureuse dépêche. Je me disais avant, comment vont-ils me la rédiger, cette dépêche, pour me bien expliquer ? Et bien, en cinq mots, tout a été bien traduit. Par les mots « gros garçon », j’ai conclu que l’enfant était bien portant, et normal. Et par les autres, «tout va bien », j’ai compris tout de suite que tout était allé pas trop mal quand même, malgré tant d’assauts et tant d’ennuis. Me voilà donc un peu rassuré. J’espère bien qu’aucune complication ne viendra troubler notre joie. Je vais attendre avec impatience mardi pour recevoir les détails écrits que vous n’avez pas manqué de m’envoyer les uns ou les autres.

Tu penses bien, chère Alice, que je ne pouvais moins faire que de fêter un peu un si heureux évènement après avoir reçu les félicitations des camarades et des chefs, j’ai offert une tournée générale avec du vieux graves blanc qu’un mastroquet d’ici se trouvait d’avoir par hasard en cave. Tu m’as dit que le baptême se ferait le dimanche suivant ; j’ai donc pris ma petite part aussi, comme si j’y étais. J’ai été si content d’avoir un garçon qui nous rappellera notre pauvre petit disparu. Il n’était pas de trop, notre petit Ernest et la présence du nouveau venu adoucira un peu l’amertume des regrets. Ce me sera une grande joie aussi au retour de ne pas voir ce berceau vide qui vous serait le cœur. Il faut bien espérer que Dieu nous le laissera, celui-là. Et que nous aurons la joie d’en faire un homme de bien. Je pourrais au moins, quand je serai vieux, lui raconter mes campagnes de la grande guerre, quand tous les peuples se ruaient les uns sur les autres et quand il fallait que chacun se lançât tête baissée dans la tourmente, à moins de renoncer pour toujours à être un homme libre.

Oui, ma chère Alice, tu m’as fait un grand, un très grand plaisir. Oui, j’aurais encore plus de courage, maintenant, plus de force, pour tout braver, afin de pouvoir revenir près de toi un jour, avec nos drapeaux victorieux.
J’ai reçu en même temps ta lettre numéro 43, tu semblais presque affirmer que ce serait un garçon ; tu en avais la conviction et tu ne t’es pas trompée. Heureusement que ce n’était pas une fille, la lettre que j’ai lue après la dépêche aurait perdu de son charme.

J’ai reçu aussi le paquet bien intact et je t’écris sur une des feuilles qu’il contenait. Dans tous les cas, il était bien cousu. J’ai mangé un fromage tout entier pour mon souper. Je relisais ta lettre en même temps et j’avais ainsi tous les bonheurs à la fois. Ces bons fromages, ils ont le goût de Valencin. Ça a fait tout mon souper. La viande, c’était trop commun pour un jour comme aujourd’hui, il fallait bien faire un peu d’extra.

J’ai encore reçu une lettre bien affectueuse de mon frère. Elle est du 14 mars, je n’avais rien reçu de lui depuis le 11 février. Il me dit qu’il est très étonné que je n’ai pas reçu ses autres cartes. J’ai reçu aussi une gentille lettre de ma cousine Berthier qui est maintenant à Lyon. Il a fait aujourd’hui une magnifique journée. Le printemps a bien débuté. On aurait dit que tout voulait participer à ma joie et que le soleil lui-même se mettait de la partie.
Te voilà bien occupée maintenant, chère Alice, tu vas certainement aussi bien donner de l’ouvrage autour de toi et ton cher papa va peut être bien penser que ce qui fait mon bonheur fait du même coup beaucoup d’embarras chez lui. Ces petits bouts d’hommes n’ont en général qu’une éducation imparfaite quand ils viennent au monde. Ils ignorent presque toujours les règlements pour ce qui concerne le tapage nocturne et font de la musique de chambre avec une persévérance qui n’a d’égale que la patience des bonnes mémés. Et mes gentilles belles sœurs vont sans doute croire que ce petit fabricant de KK doit être un boulanger boche. Encore de victimes de la guerre, mes pauvres sœurettes ! Mais que voulez-vous, c’est la guerre, et tout le monde en est pour ses drapeaux. Qu’ils soient toujours entre nos mains purs et sans taches, et qu’ils flottent au vent comme emblème de notre vaillance et la preuve d’un parfait savonnage.

Nous sommes toujours au repos à Estrée, attendant des ordres qui ne viennent jamais. Nos camions sont tous alignés sur la route. Il y a deux millions de francs qui dorment. Je me demande toujours ce que l’on va bien faire de nous.
Je t’ai envoyé trois cartes hier dans une lettre. Je pense que tu as tout bien reçu.

J’ai pensé que vous avez été chercher ma mère et qu’elle sera encore là quand tu recevras cette lettre. Dis-lui bien que je la remercie de tout mon cœur et que je suis bien content si elle a pu venir t’aider un peu. Tu l’embrasseras bien pour moi en attendant que je puisse le faire moi-même.

Ma sœur m’écrit tous les dimanches. Tu lui feras part en échange de mes fraternelles amitiés. Elle voit ces lettres et elle m’excusera si je ne lui écris pas souvent, je suis limité par le temps.

Je vais, chère Alice, finir cette lettre pour aller me coucher. Je vais faire d’heureux rêves, cette nuit. Voilà une bonne journée pour moi, et j’espère bien qu’elle aura des lendemains.

En attendant le moment où je pourrais aller faire connaissance de mon petit homme, je te charge, chère bien aimée Alice, de bien remercier pour moi tes bons parents pour les charges que nous leur donnons et je t’embrasse, avec tes « marmots », de toutes mes forces.

Ton mari bien content


P.S : Planche me dit de te transmettre toutes ses félicitations en attendant qu’il puisse, m’a-t-il dit, faire la connaissance de toute la famille.
Lucien
Lettre du mardi 23 mars 1915


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