Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 29 mars 1915
Estrée-Wamin, lundi 29 mars 1915
Bien chère Alice,

J’ai enfin reçu aujourd’hui ta lettre du 24 mars m’apportant de bonnes nouvelles, car la lettre de ton papa me disant que le petit ne voulait pas prendre le sein me laissait inquiet. L’absence de toutes nouvelles m’ennuyait encore plus. Un seul jour de retard pour le départ d’une lettre à Valencin arrive à me faire un retard de quatre jours pour la réception ici. Je ne puis accuser la poste quand je vois des camarades recevoir régulièrement leur correspondance.

Ta lettre d’aujourd’hui, par ses détails, me rassure complètement. Du moment que ton « emplâtre » tête bien et dort encore mieux, c’est tout ce qu’il peut faire d’utile pour le moment et j’en suis bien content. Je pense que tu te rétablis normalement et que tout ira pour le mieux maintenant.

Je te renvoie signée la feuille de la séquanaise et je te laisse libre d’en faire l’usage que tu voudras. J’ai envoyé à ton papa ce matin une carte détaillée de notre région ; j’ai souligné les pays où j’ai séjourné, soit Pernes, Framecourt, Liencourt et Estrée où je suis. Par un trait au crayon, j’ai tracé les pays que nous avons traversés, comme Watou, Poperinghe en Belgique, ou Doullens dans la Somme. Je t’envoie aujourd’hui quelques gravures ou articles de journaux intéressants. Nous lisons presque tous les journaux parisiens. Ils arrivent ici à deux heures du soir. On va les acheter à Wamin, à un kilomètre, et cela fait une petite promenade l’après-diner quand il fait beau.
Nous menons toujours la même vie monotone. Nous avions quitté Pernes avec le plus grand enthousiasme. Nous savions que nous allions faire d’importants transports de troupes jusque sur la ligne de front et nous avons été on ne peut plus heureux en apprenant que nous allions être exposés au feu de l’artillerie ennemie. A 9 heures du soir, on nous a fait arrêter près d’Arras pour attendre des ordres et voilà 18 jours que nous les attendons, ces ordres. Nous avons changé deux ou trois fois de place, sur quatre ou cinq kilomètres, et voilà tout.

Le canon ne tonne presque plus, on ne voit plus rien. Il fait un froid de chien. C’est à peine si ça dégèle au soleil avec une bise froide venant je ne sais d’où. Comme il ne fait pas trop chaud pour dormir dans les camions, j’y laisse toute la nuit le réchaud à essence allumé, ça chauffe un peu quand même. Un litre d’essence dure six heures. A deux heures du matin, il s’éteint, je le regarnis, je mets la cruche du café dessus et je me recouche jusqu’à sept heures, quelquefois. Jamais je n’avais tant dormi jusqu’ici. Je me couche à huit heures le soir.

C’est l’embêtant ici, on ne sait que devenir, à moins d’aller au café, se noyer avec de la bière ou s’empoisonner avec la « bistouille » de betterave. Chose curieuse, je ne m’enrhume pas, mais j’ai pris un appétit féroce. Le matin je me fais du café au lait et je mange encore à 7 heures en me levant et bien c’est rare que je puisse attendre 11 heures, je mange encore à dix heures, puis à 4 heures et à 6 heures. Je m’engraisse, il est vrai, mais j’y prends peine. Nous n’avons pas d’épidémie par ici. Il faut espérer que cela durera.

J’avais bien l’intention de quitter la cuisine, je ne sais pas si j’y arriverai, en haut lieu, on ne veut pas. L’officier vient manger à la cuisine de temps en temps et trouve tout délicieux. Il amène d’autres officiers et vante les plats que j’ai faits la veille.

Ah, les bougres, ils savent bien me prendre pour me faire rester. Personne ne veut prendre la place, le travail qu’il y a à faire ici contraste trop avec l’oisiveté des hommes du convoi qui n’ont rien à faire. Alors je suis toujours là, attendant les événements, ne sachant pas encore ce qu’il en résultera.

Tu as certainement lu sur les journaux la déclaration du maréchal anglais French qui fait prévoir pour bientôt la fin de la guerre. Que faut-il en croire ? Dans tous les cas, il me semble qu’on n’a guère l’air de se presser par ici pour la marche en avant. On dirait qu’on est dans l’attente de quelque événement et non à la veille de grandes batailles. Calme trompeur, peut-être… On en voit comme cela, avant les orages.

En résumé, je me porte bien. Je suis toujours au mieux avec mes chefs et je suis assez bien pour tout le reste, autant qu’on peut être loin des siens. Je ne me fais pas trop de bile, cependant, ainsi que tu as pu le voir, j’ai fêté la naissance du gros poupon par une tourné dimanche dernier et mardi soir par une saoulographie que quelques uns avaient très soignée. Ce n’était pas à mes frais, je n’avais rien à … mais c’était en mon honneur et il fallait bien y participer. Et puis on s’égaye tant qu’on peut.

Ainsi les bonnes gens, à chacun de nos déplacements viennent nous demander tout un tas de renseignements sur la guerre. Nous les informons avec une précision et une abondance de détails de la plus haute fantaisie et que le journal boche le « berliner tasdeblagues » lui-même ne démentirait pas. Ensuite, ils nous posent les sempiternelles questions : d’où venez-vous, où allez-vous, que faites-vous ? Avec un grand sérieux, nous leur répondons que nous charrions des tranchées toutes faites. Il faut voir notre joie quand ça prend et qu’on voit le bonhomme répéter le précieux renseignement à son entourage ébahi et quelque peu interloqué. On s’amuse, en attendant mieux, comme tu vois.

Tout de même, tu dois reconnaitre qu’il faut que je sois très fort pour te faire une lettre de quatre pages en ayant, comme tu peux le voir, presque rien à te dire. On ne fait rien, on ne voit rien et on n’y peut rien. Peut-être un jour, nous payerons tout ça à la fois. En attendant, nous sommes toujours prêts, quand on voudra. Je t’envoie une gravure qui te donnera une idée d’un convoi en marche.

Puisque tout va bien, renouvelle encore mes remerciements pour tes bons parents et tes sœurs qui t’aident si bien et embrasse-les bien fort pour moi. Un gros reproche pour toi pendant qu’il est encore temps encore : Tu ne m’as pas encore dit comment s’appelle ce « petit homme », comme tu dis et ce qu’il ressemble. Si j’avais des descriptions comme ça à faire, moi, j’en remplirais huit pages sans m’arrêter. Un gros baiser quand même à partager entre tes marmots et toi.

Ton mari affectueux
Lucien
Lettre du mardi 30 mars 1915


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