Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 30 mars 1915
Estrée-Wamin, mardi 30 mars 1915
Bien chère Alice,

Il n’y a pas de courrier, aujourd’hui, ce n’est que pour demain. Je t’envoie cependant ces quelques lignes, bien qu’aucun événement saillant ne soit venu troubler notre vie monotone. Des bruits circulent par ici que bientôt il y aura du nouveau et qu’un grand coup va être tenté. Cette vie inactive ne peut pas toujours durer. Il faut bien que cela en finisse un jour ou l’autre. Il n’y a donc rien d’impossible à ce que les bruits dont je te parle soient fondés. Bien entendu, quand je te dis des bruits, cela vient directement d’en haut. Je ne m’amuserais pas à te raconter les innombrables histoires qui courent par ici et qui prennent naissance je ne sais où. Dans tous les cas, dans le malheureux Estrée, on est à l’écart des grandes routes et on ne voit rien du tout de ce qui se passe.

Il passe ici un affluent de la Scarpe, une jolie petite rivière qui actionne deux moulins. Un éleveur de truites possède sur le bord de la rivière un très bel établissement piscicole. C’est très intéressant de voir ces bassins remplis de truites de toutes grosseurs, et la chambre à éclosions où naissent les alevins. Tricotelle qui a travaillé chez cet éleveur à quelques réparations, nous a apporté quatre truites que nous avons mangées à midi pour varier l’ordinaire. Tu vois que nous nous tenons bien. La rivière est très poissonneuse et les truites y abondent.

Le temps est toujours très froid. Il a gelé fort, cette nuit, et il ne dégèle qu’au soleil, mieux vaut ce temps que la pluie.

Tu m’as dit que tu mettais coucher le petit à côté de toi, dans le lit. C’est une pratique très dangereuse car il arrive qu’on peut étouffer l’enfant en dormant sans le vouloir. Peut-être ais-je mal compris et n’était-il avec toi qu’au moment où tu écrivais. T’es-tu servie du berceau ? Il eut fallu le désinfecter pour mettre le petit. Le meilleur moyen est le feu. Mettre le berceau dehors sur de la paille et y mettre le feu pour le bucler. Faire l’opération deux fois, droit et à bouchon et le bien repeindre ensuite.

Je pense que cette lettre va te trouver droite, car elle te trouvera quand ton bébé aura 15 jours. Ce sera déjà un grand garçon et avec un tel soutien, tu n’auras plus besoin de moi. Tu vois que je ris, c’est pour m’éviter de te mettre le refrain trop répété : je me porte bien. Avant les grands travaux, tu m’enverras mes chemises sans col, pour l’été. Je ne salis que les cols et les poignets, comme ça il ne me restera à laver que les manches.

Allons, bon courage, ma chère femme. Attends que tout cela finisse et soigne bien mon héritier. Tu te dis que la recommandation est inutile. Embrasse bien pour moi tes bons parents et tes chères sœurs et reçois pour toi, ma petite Marcelle et Monsieur X… mes plus tendres baisers.

Lucien
Lettre du mercredi 31 mars 1915


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