Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 30 mars 1915
Estrée-Wamin, mercredi 31 mars 1915
Ma très chère Alice,

J’ai reçu aujourd’hui deux lettres de toi. 46 et 47. Je ne sais pas si tu te rends bien compte de la joie que me procurent tes lettres. Toi, tu peux causer avec tes parents, ou tes sœurs, de tes espoirs, de tes ennuis, de tout enfin ce qui te tient le plus à cœur. Moi, ce n’est pas ça. Dans la vie que je mène, je ne peux guère m’entretenir avec les camarades de ce qui me soucie le plus, toi et les petits et tous ceux que j’aime là-bas. Je ne connais pas les familles des camarades, ils ne connaissent pas la mienne. Alors chacun se tait en ce qui concerne ses affections personnelles. Les lettres sont les seuls liens qui unissent encore ce qu’on a laissé de cher au pays et tu ne sauras jamais l’impatience avec laquelle on attend le courrier, ni la déception que l’on éprouve quand il n’apporte rien et qu’il faut encore rester deux grands jours à attendre un nouveau courrier. Et tout ceci, joie ou chagrin, il faut le garder pour soi, chacun n’étant attentif qu’à ses affections sans s’inquiéter de celles des autres.

Donc j’ai eu deux lettres. C’est un gros régal et je vais répondre aux deux. Nous devions partir hier, mais nous sommes encore là à attendre les ordres définitifs. Je crois que nous allons marcher sérieusement.

Tu me racontes dans ta 46ème lettre toutes les souffrances que tu as endurées. Pauvre petite, tu as payé bien cher le bonheur que tu m’as donné et je comprends bien l’anxiété de tous dans ces pénibles moments. J’espère bien que de semblables douleurs te seront pour toujours évitées, car tu ne résisterais pas à de semblables assauts. Je suis bien heureux d’apprendre que ton petit bourreau se porte bien et que tout a eu ainsi une heureuse fin. Je remercie encore une fois de tout mon cœur tes bons parents et tous ceux qui ont pris part à tes peines et qui t’ont tant aidée avec tout leur dévouement. De tout ceci je n’ai eu que les joies puisque j’ai su le bon résultat seul avant le récit de tes souffrances.

-Je vais répondre maintenant à ta 47ème lettre qui a surtout trait à cette affaire de cuisine. J’ai eu bien tort de t’en parler, car je ne t’ai pas dit quelles étaient les véritables motifs qui me poussaient à quitter la cuisine. Entre parenthèses, c’est bien fait pour moi, on ne doit jamais espérer d’une chose contraire à la vérité. Voilà, j’avais l’intention de m’en aller de la cuisine pour des raisons graves que je ne puis confier au papier. J’ai voulu t’en prévenir en te donnant des raisons peut-être justes, mais tout à fait secondaires et accessoires. Cela a eu de bon, au moins, de me faire voir que tu te fais une idée tout à fait inexacte de ce qu’est un cuisinier en campagne. Je te dirais que c’est un poste tellement enviable qu’il me serait impossible de trouver un remplaçant dans la section et que les trois autres sections n’ont pu trouver de cuisinier. On donne les rations crues aux hommes, ils se débrouillent pour les faire cuire comme ils peuvent et quand il faut marcher un peu dur, le peu de temps qu’ils ont est pour l’entretien des camions et les conducteurs sans le sou n’ont qu’à se serrer la ceinture.

C’est arrivé aux sections qui marchent avec nous, dernièrement, les hommes sont restés deux jours sans pouvoir cuisiner, mangeant leurs provisions personnelles. Que serait –il arrivé s’il eu fallu faire huit jours de déplacements continuels ? Donc le métier est très pénible et par suite manque tout à fait de postulants. En outre, je marche tout le temps, comme les autres, exposé aux mêmes dangers et aux mêmes fatigues. Mon camion n’est même pas le dernier dans le convoi, il est suivi par la voiture qui mène les gradés et par l’atelier.

En outre, je remplis le rôle de deuxième conducteur en route, ce qui n’est pas une sinécure. Toujours prêts à prendre le volant en cas de défaillance du premier, il faut voir la route en arrière pour ralentir, si les autres ne suivent pas ou se dévier à droite quand un officier veut nous dépasser avec son auto légère. C’est plus embêtant que tu ne crois, les camions étant bâchés, il faut se mettre sur le marchepied pour voir derrière. Enfin passons, je ne me plains pas de cela. Le service ne me pèse pas. Ce que je crains, ce sont les Desclaux, gros et petits. Or, moi qui suis cuisinier, je suis exposé à être la victime de ces oiseaux-là.

Depuis ma lettre où je te parlais de mon intention de m’en aller, des événements se sont produits. Je vais être obligé de rester cuisinier, je le sais bien : mais il y a des trop malins qui vont sauter. Tout se fait et tout se sait, heureusement. Quant aux galons, je ne leur cours pas après. En résumé et pour finir, je te dirais que je viens de passer des jours difficiles, mais que je sors avec honneur de cette période, conservant toute l’estime de mes chefs. Il y en a ici qui ne peuvent pas en dire autant.

Je vois venir sans trop d’appréhension le moment des grandes marches, j’ai maintenant un grand courant de tout le fourbi et j’ai vite fait de détailler la moitié d’un bœuf. Je crois que je me débrouillerais assez facilement. Dans tous les cas, si j’ai à faire, ce ne sera pas trop à mes dépends. Je pèse 79 kilos, ma moyenne à Valencin était 75. Voilà qui va te rassurer sur ma santé. Quand aux balles, compte bien que je finirais la guerre sans en entendre siffler aucune. Ça, tu conviendras que c’est bien malheureux quand même.

Tous les soirs après la soupe, nous avons « marche militaire ». Rassure-toi, ce n’est pas pénible. Ça se passe au café Roussel et consiste à faire marcher un bon garçon de la section que nous sommes trop heureux d’avoir pour nous distraire un peu. Un jour, on lui fait raconter une histoire ; quand il a presque fini, un camarade rentre au café, et avant la fin, un autre compère arrive encore et on le fait recommencer pour celui là, puis c’est un autre qui ne se rappelle plus le commencement et le brave garçon recommence cinquante fois son récit sans pouvoir jamais l’achever et sans comprendre qu’on se moque de lui. Une autre fois, on le fait siffler pendant toute une veillée le même air que tout le monde veut savoir et que personne ne retient d’une manière juste. C’est tordant. Avec ce froid, on ne peut se promener et il faut bien se distraire un peu. Ce n’est pas bien méchant.

J’oubliais de te dire, j’ai reçu un paquet de Mme Carra, un paquet pour moi et Tricotelle. Selon leurs instructions, j’ai pris ce qui me convenait, une chemise, du chocolat, une figue, des pâtisseries et des semelles feutrées. J’ai remis à Tricotelle une paire de chaussettes blanches, du savon, du fil, des lacets, un linge. En outre, Mme Gambs avait mis pour chacun un joli paquet de bonbons. Dommage que ma petite Marcelle soit si loin. J’avais reçu une lettre de Mme Carra samedi dernier m’annonçant le paquet.

Que pensez-vous de la guerre, par là bas ? Ici, on n’y comprend plus rien. Si on voyait des troupes en mauvais état, dépenaillées ou maladives, on aurait une raison de croire à un ajournement des opérations. Mais ce n’est pas le cas. Les troupes sont très heureuses et en parfait état. Tout marche comme en temps de paix, intendance et services médicaux. Les ambulances sont vides et les autos pour les blessés sont comme nous, au repos. C’est partout le calme, la tranquillité. A nous autres, on fait faire l’exercice pour occuper les hommes. On n’entend parler ni de maladies, ni d’épidémies. Nous avons eu deux hommes malades au début, en janvier. Depuis, pas un seul homme indisponible et cependant la plupart de nos hommes ont plus de quarante ans. Il y en a même plusieurs de 45 ans.

Les terrains sont un peu secs, maintenant et permettraient de circuler un peu mieux. Je ne crois pas que cette situation se prolonge et il faut s’attendre à des évènements importants de près. Je te préviens encore une fois de plus qu’il me sera très difficile de t’écrire si nous marchons en avant. Je le ferai toujours tant que je pourrais, mais enfin il n’y aura pas lieu de t’inquiéter si tu ne reçois plus rien.

Jeudi matin (8 heures)

Il a fait très froid cette nuit, il a gelé encore plus fort que d’habitude. Ma première pensée a été ce matin pour vous tous et j’ai songé un peu à ce petit Joseph qui doit bien en faire à tous, là bas. C’est une excellente idée de l’avoir appelé Joseph. Tout d’abord en calculant quelle était la date de sa naissance, j’avais déjà remarqué que c’était la Saint Joseph. Son anniversaire et sa fête tomberont le même jour. Ce nom était un de ceux de notre pauvre gros et il doit être bien agréable à ton papa à qui il rappelle aussi le souvenir d’un disparu bien cher. Je serais très heureux si ce nom a pu procurer à ton papa et à ta maman une petite satisfaction de plus car ils ont été bien à la peine et ce n’est pas cela qui peut les dédommager.

Pour moi, je trouve le nom joli, sa prononciation, simple et facile, sonne bien et pour toutes les raisons que je viens de te dire, je trouve que tu as bien fait de le choisir, si tu l’as choisi. Mes compliments en tout cas à celui qui, le premier, en a eu l’heureuse idée.
Il faut que je porte cette lettre au courrier, voilà l’heure de son départ. Au revoir donc, bien chère Alice, je termine vite en t’embrassant toi et tous les tiens de tout mon cœur.

Bien affectueusement pour tous,

Lucien
Lettre du jeudi 1er avril 1915


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