Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 1er avril 1915
Estrée-Wamin, vendredi 2 avril 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu aujourd’hui ta lettre 48 et les trois cartes de Valencin n°49. Je suis bien content d’apprendre que ce gros garçon se porte bien. Mais c’est toi, pauvre petite, qui ne va pas si bien. Tu ne te relèves guère vite. Je ne suis pas inquiet, sachant que tu es entourée de bons soins. Je serais autrement tourmenté si je te savais seule entre des mains étrangères. Je t’ai déjà dit plusieurs fois qu’il ne fallait pas te faire le moindre souci pour moi. Tu ne peux te faire aucune idée de notre genre de vie. Et ce n’est pas la peine de te forger l’imagination et de croire que je cours des périls qui n’existent pas. Dis-toi simplement qu’un homme seul qui n’a que lui à penser est très fort contre beaucoup de choses et qu’il n’y a pas lieu d’avoir aucune crainte sur mon sort. On ne nous expose pas au danger et j’ai toutes les chances de revenir près de toi après la campagne. J’ai même pris des précautions pour le cas où je viendrais à prendre une angine. J’ai averti notre infirmier Lugrin qui est mon ami. Il mange avec nous à la cuisine et je l’ai bien mis au courant de ce qu’il me faudrait comme soins si je reprenais ces maux de gorge. Je sais d’avance que j’aurais tous les soins voulus en cas de besoin, sans nécessité d’aller dans un hôpital où il peut y avoir des cas contagieux. Tu vois que je ne néglige rien et que je prends bien toutes les précautions pour revenir près de toi en bonne santé. Bien entendu que si je n’avais pas de famille, il y a longtemps que je serais en première ligne où ça doit être bien plus amusant. Mais je suis bien sage, crois moi, je pense à toi.

Le temps se couvre, il fait moins froid, ça va être encore de la pluie. Je suis en train de faire une soupe de pommes de terre pour ce soir avec des merlans frits. Ça fera le souper maigre. Ils ont en outre chacun une mandarine et du vin. Tu m’as demandé si j’étais brouillé avec Besson. Où as-tu vu ça ? Besson est un camarade très sérieux et j’aime beaucoup sa société. A ce sujet, je te dirais que c’est très intéressant de causer avec les hommes instruits du convoi. Un jour, de l’autre semaine, j’avais comme homme de corvée pour la journée un licencié es science et es lettre première partie ; C’est un plaisir d’avoir ces gens-là pour causer, ils ont une façon de voir et d’apprécier les choses qui sort du commun. Tu penses bien que je l’ai gardé pour causer au lieu de le faire trimer. Chaque fois que le tour de corvée m’amène un de ces hommes à la cuisine, je puis dire que c’est un ami de plus, mais c’est encore Besson que j’aime le mieux pour son vaste savoir, sa grande expérience personnelle des affaires et surtout sa grande affabilité. Tout est grand comme tu peux le voir, c’est en somme un charmant garçon. Il y a aussi plusieurs ingénieurs, leur société est également des plus intéressantes, il est dommage que je ne puisse dire sur les lettres les très curieux renseignements que ces messieurs connaissent sur une foule de choses qui touchent à la guerre, mais ce sera pour plus tard, quand je serais revenu près de vous tous.

En attendant cet heureux jour, je finis en te recommandant d’être bien tranquille sur toutes choses et de n’avoir d’autre souci que d’être une bonne maman. Je t’embrasse, chère Alice, de tout mon cœur, ainsi que tous à la maison,


Lucien
Lettre du dimanche 4 avril 1915


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