Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 17 novembre 1914
Lyon, mercredi 18 novembre 1914
Mercredi 1 heures du soir

Très Chère Alice


Je viens de recevoir à l’instant une lettre de ton Papa. Bonne lettre qui m’a fait bien plaisir et dont je le remercierai de tout mon cœur quand j’en aurai mieux le loisir, car aujourd’hui, je n’ai guère de temps à dépenser ou tout au moins je ne crois pas en avoir. Il m’est arrivé ce matin une étrange aventure ; on m’a nommé devine quoi ? Cuisinier des sous-officiers. Ne t’alarme pas. Je ne mourrai pas à la peine : nous sommes quatre pour faire la cuisine à une douzaine de sous-officiers.

L’avantage du poste est que l’on est très bien nourri, pain, viande, vin, café à discrétion et pas grand travail. Exempt de garde, d’exercice et de corvée. Ne croie pas pourtant que ce soit là un poste d’embusqué où j’esquiverai mon devoir. Je ne suis là qu’en attendant mon tour de départ qui ne sera en rien différé par mon nouvel emploi, que je n’ai d’ailleurs pas sollicité. Nous sommes entrés trois à la fois pour remplacer trois qui partent au front. Le sous-officier chargé du mess a choisi dans les rangs trois hommes ayant l’air un peu vieux pour les garder plus longtemps car les départs ont lieu un peu par rang d’âge. Ils se sont un peu trompés avec moi et je ne resterai pas longtemps dans mon nouveau et glorieux poste qui ne saurait convenir à mon tempérament un peu guerrier.

Les départs ont recommencé. Mon ami Renaud est désigné et part demain jeudi. Les partants sont exemptés de service un jour pour préparer ce qu’ils ont besoin. Quand ce sera mon tour, je te passerai un télégramme.

Je suis allé souper chez les Cousines Desrayaud hier soir mardi Je t’ai dit je crois que cousine Hérard était venue m’inviter. Ils ont tous été très gentils comme d’habitude, mais ils m’ont bourré de telle sorte que j’ai failli en mourir cette nuit d’indigestion. Heureusement que je suis entré à la cuisine où je suis bien au chaud depuis ce matin.

La nuit a été très froide à Lyon. Il a gelé fort, il est probable qu’à Valencin il a fait encore plus froid. Quoiqu’il en soit, je n’ai pas eu froid au lit. Je commence à savoir me pelotonner dans les couvertures que tu m’as apportées et j’ai plaint sincèrement un grand nombre de mes camarades qui couchaient en ville quand nous étions dans Lyon et qui ont été obligés de coucher dans la paille. Les malheureux, non entrainés à cette sorte de couchage, se sont levés toute la nuit et ont marché dans la salle pour se réchauffer non sans soulever de nombreuses et légitimes protestations pour le bruit qu’ils occasionnaient. Ils ont vraiment mal débuté et je me suis félicité de ne pas avoir accepté le lit des Cousines, car à Garibaldi, la salle étant petite, il faisait plus chaud qu’ici et je me suis bien habitué.

Les Cousines ont envoyé à Emile un gros paquet de linge avec quatre tablettes de chocolat. Le tout pesait trois kilos. Elles lui ont dit de distribuer à ses camarades ce dont il n’aurait pas besoin. Il y avait deux chemises, un caleçon, une ceinture de flanelle, des gants, un chandail, un passe-montagne, des mouchoirs de poche, des serviettes, du savon, etc. Il leur a écrit une jolie lettre qu’elles ont reçue hier.

Le fiancé de Mélanie est mort de misère dans les tranchées. C’était un dragon et on l’avait versé dans l’infanterie. C’est bien triste. Clarisse est à Paris avec sa future Belle-Mère. Mélanie doit être revenue à Lyon chez Marie pour un mois. J’irai les voir un de ces soirs si je suis libre. Je ne sais pas quand j’irai chez Joséphine. C’est si loin maintenant et je ne sais pas quelles seront mes heures de liberté.

En attendant que je le fasse moi-même, remercie encore bien ton papa pour sa bonne lettre. Dis-lui que je mettrai tout mon courage à bien faire mon devoir, qui ne consistera pas toujours à éplucher des légumes, bien que de le faire soit un devoir quand même puisqu’on me le commande. Ne te tracasse pas d’aucune manière, laisse faire et laisse dire ceux qui ont le malheur d’être mauvais, d’être jaloux et haineux. Espère comme moi en des temps meilleurs.

Embrasse bien tous ceux que nous aimons, ton Papa, ta Maman, la Petite, tes sœurs et à toi, chère amie, mes meilleurs baisers.



Ecris-moi pour me dire comment va ton papa. Et toi ? Bien des remerciements à la Maman de la part des Cousines pour le poulet.
J’ai des galoches à sabot chez Gruyat Benoit. Elles me seraient utiles avec une paire de chaussons hauts. Tu pourrais me les envoyer par la mère Gardon (ou mes vielles galoches) cuisine des sous-officiers, café Valençon, 1 place de Montplaisir

Lucien
Lettre du jeudi 19 novembre 1914


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