Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du vendredi 2 avril 1915
Estrée-Wamin, dimanche 4 avril 1915
Bien chère Alice,

C’est aujourd’hui Pâques, un jour de Pâques bien triste. Il pleut et je suis loin de toi. Toutes choses qui ne sont pas pour égayer. J’ai reçu ta 50ème lettre aujourd’hui par laquelle tu me dis que tu penses que je n’ai pas reçu la carte de ton papa du 19, écrite à Heyrieux. Je l’ai bien reçue, deux jours après la dépêche, en même temps que la lettre de ma sœur et tu dois voir sur mes lettres que je te l’ai bien portée comme reçue. Tu me dis que je t’écris tous les deux jours. Je t’écris à peu près tous les jours, il faut donc que toutes mes lettres n’arrivent pas. Je suis trop dérangé souvent quand je t’écris, c’est cela qui m’a fait perdre mon numérotage. Il faudrait, pour que je voie bien ce que tu reçois, me rappeler en deux mots sur tes réponses le fait saillant de ma dernière lettre, comme tu le fais quelquefois.

Je n’ai pas la moindre idée de faire un reproche à personne de ne m’avoir pas écrit plus fréquemment les premiers jours. Je sais bien que tu as donné beaucoup de travail chez vous à ce moment. Je suis resté plusieurs jours sans nouvelles. Je t’ai dit mon impatience, mais je n’en veux à personne pour cela. Si une de mes phrases a pu te le faire croire, c’est qu’elle a été écrite à un moment ou j’étais dérangé et que la portée a dépassé ma pensée. Je te remercie ainsi que tous des nouvelles que j’ai reçues et je demande bien pardon à tous si j’ai pu involontairement faire croire qu’on ne m’avait (….)

Je t’ai dit dans ma carte d’hier que j’avais écrit à Saint-Romain et à Rose Allemand. J’ai répondu aux cousines Desrayaud pour les remercier de leur paquet. J’ai mis hier la chemise que j’ai gardée puisque j’en avais le droit et que l’autre en avait plus que moi. C’est une grande chemise en flanelle neuve. J’ai mis hier aussi les caleçons que tu m’avais envoyés. Je vais laver les autres, les bons, ils n’ont pas un trou. Je vais les ranger pour l’hiver prochain. Je me suis fait laver plusieurs fois par des blanchisseuses, mais j’y ai renoncé. Elles esquintent mon linge. J’ai déjà fait une lessive l’autre semaine mais tout n’a pas marché comme j’aurais voulu. J’avais mis bouillir dans ma lessiveuse une chemise, des calçons en toile, un tablier blanc, des mouchoirs, etc. et avec j’y avais mis des pantalons et une veste bleue en toile. Et bien le linge blanc est devenu bleu et les bleus sont devenus blancs. Très bizarre, comme tu vois. Je vais recommencer encore une fois et je pense que ma veste redeviendra bleue et mes mouchoirs blancs. Bien entendu, je me fais payer mon blanchissage par l’ordinaire, quand bien même c’est moi qui le fais.

L’aumônier va dire une messe militaire mardi prochain. Les aumôniers ont grade de capitaine. Ils ont un cheval blanc et trois galons d’or à leur chapeau.

Il y a eu hier un match de football entre une équipe de zouaves et une équipe de chez nous formée des meilleurs joueurs et qui comprenait trois de nos officiers. Les zouaves nous ont battus. Ils sont mieux entrainés que nous pour courir, c’est ce qui a fait leur force.

Tu me diras un peu ce qu’est devenu Mathias ainsi que les principaux mobilisés de Valencin. A propos, je pense que tu n’as pas répondu à la demande que je t’avais faite au sujet des exploits de Fleury Rey, cité à l’ordre du jour. Tu ne m’as pas non plus parlé de la lettre que je t’avais envoyée pour ma mère, croyant qu’elle était avec toi. N’aurais-tu pas reçu tout cela ?

Je suis toujours en bonne santé et j’espère bien que la présente te trouvera parfaitement rétablie. Il me semble que tu te portes moins bien que tu ne le dis. Je vois bien que ton nourrisson fera un homme, mais il faudrait bien aussi que tu deviennes forte.

Au revoir, bien chère Alice, je termine en t’embrassant, ainsi que « notre marmaille » et j’envoie à ton papa, à notre Mémé et à tes sœurs mes plus affectueux sentiments.


Lucien
Lettre du lundi 5 avril 1915


Nous contacter