Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du dimanche 4 avril 1915
Estrée-Wamin, lundi 5 avril 1915
Bien chère Alice,

Cette lettre doit te parvenir directement sans passer par aucune censure, étant mise à la poste par quelqu’un en dehors de la zone des armées. Je vais en profiter pour te dire ce qui se passe ici d’une manière sincère. Tout d’abord, nous ne faisons rien, rien et rien. Et nous sommes des milliers de camions à ne rien faire. De temps en temps, on nous change de place, avec de grands airs mystérieux qui nous font croire qu’il y a enfin quelque chose de neuf, mais toujours rien. Ainsi, nous avons quitté Pernes voilà bientôt trois semaines à 6 heures du soir pour faire un important déplacement de troupes. Deux mille camions marchaient à la fois sur plusieurs routes vers le même but. Nous arrivons à 9 heures du soir dans un petit pays nommé Liencourt à 20 kilomètres d’Arras, tout près d’ici. On nous dit d’attendre les ordres et d’arrêter les moteurs. Nous avons passé la nuit sur le qui vive et rien n’est venu. Le lendemain, on nous a fait faire 15 kilomètres à 200 camions que nous étions à cet endroit pour arriver à nous mettre à 500 mètres de l’endroit où nous étions avant. Coût d’essence : 960 francs. Trois ou quatre jours après, on nous envoie ici, à Estrée-Wamin. Nous mettons quatre heures pour faire trois kilomètres. J’ai installé trois fois ma cuisine dehors pendant ces quatre heures, quitte à la remballer quand j’allais mettre le feu au fourneau.

Ici, on nous tient continuellement en alerte. Cette nuit, nous dit-on, nous partons. Il faut tout emballer. J’emballe tout, je me couche et le lendemain matin, je me réveille à la même place ; quitte pour tout déballer. Emballer, déballer, réemballer, re-déballer, voilà mon gros travail. C’est énervant au possible.

Jeudi dernier, c’était tout décidé, on partait dans la nuit pour mener des troupes. Un régiment de zouaves vint en effet à la nuit camper dans le village. Ils y sont encore et nous aussi. Et de partout c’est la même chose. La région est saturée de troupes de toutes armes, les villages en sont pleins de partout. Les zouaves qu’il y a ici sont au repos depuis plus d’un mois. La cavalerie, très bien remontée, s’occupe tout simplement à promener ses chevaux avec la moitié seulement de ses hommes. L’autre moitié va dans les tranchées faire la relève avec les fantassins. Les troupes sont tellement nombreuses que les hommes restent facilement un mois au repos pour trois ou quatre jours seulement passés dans les tranchées. Nous avons fait plusieurs fois la relève de ces hommes. Nous les menons à dix kilomètres du front et nous ramenons les autres en arrière. Mais j’appelle cela ne rien faire.

Alors voilà la situation. Des troupes en parfait état, nombreuses, bien équipées, pleines d’entrain et restant là à ne rien faire, attendant qu’on veuille bien les occuper. Pas de maladie, ni d’épidémie. On parle dans les journaux de l’armée anglaise et de ses millions de soldats. En tout cas, ils ne sont pas tous en France. Depuis janvier, les cantonnements anglais ne se sont pas allongés. Ils s’arrêtent entre Arras et Béthune. Ils ont bien reçu des renforts, mais c’était simplement pour maintenir mieux leurs positions. Alors comme nos troupes sont en bon état et qu’on n’a pas essayé de mouvement en avant sérieux, j’en conclus que le haut commandement doit avoir un autre plan que de forcer les lignes allemandes en les attaquant de front. L’acharnement des aviateurs anglais à détruire les ouvrages que les Boches ont établit sur les côtes belges et le maintien de l’armée anglaise en Angleterre me laisse penser que peut-être veut-on faire un débarquement anglais en Belgique en arrière des troupes allemandes qui seraient prises entre deux feux.

C’est une première hypothèse. Une deuxième serait que le grand Etat-major attendrait que les événements des Dardanelles aient par leur réussite déterminé quelques neutres à nous aider et qu’on ne frapperait le grand coup qu’à ce moment. Certains prétendent aussi que si l’Autriche essuie encore une défaite, elle demandera à signer une paix séparée, qu’on lui accordera avec empressement pour tomber ensuite tous à la fois sur l’Allemagne et l’écraser ensuite complètement. Chaque thèse a ses partisans et l’inactivité de nos troupes est bien la preuve qu’on attend quelque chose.

Il faut bien le dire, cette inaction est dangereuse, les hommes sont pressés de rentrer chez eux et chacun attend avec impatience que les événements viennent enfin faire espérer une fin prochaine des hostilités. Il faudra que l’on marche bientôt, sans quoi la discipline s’en ressentira. C’est bien ce qui se passait à Paris pendant le siège forcé de 70. En somme, l’inaction actuelle n’a pas pour motif notre impuissance, car on n’a pas encore mis sérieusement la machine en marche.

On songe pourtant en haut lieu à une retraite des Allemands car on a tout préparé pour les poursuivre. Une cavalerie nombreuse, des camions automobiles, des autobus neufs en nombre incalculable, des ponts de bateaux tout neufs, tout un immense matériel qui n’a pas encore servi et qui attend, remisé un peu partout, qu’on ait besoin de lui. Alors, puisqu’on est prêts et qu’on n’essaye pas d’avancer, c’est qu’on attend, et qu’attend-t-on ? Les services de l’intendance se sont bien améliorés. Notre viande actuelle est de bien meilleure qualité que celle que nous touchions en janvier. Jamais rien n’a manqué, ni pain, ni vin, ni vivres d’aucunes sortes. L’autorité militaire a fait élargir toutes les routes pour faciliter les transports et des milliers de territoriaux sont prêts à mettre en état celles que les Allemands laisseront en reculant.

Voilà quinze jours que le canon ne tonne plus que par longs intervalles. D’ailleurs, depuis les petites affaires de Neuve-la-Chapelle, où étaient les Anglais et Notre-Dame-de-Lorette, dans nos parages, les communiqués officiels ne signalent rien sur le front ou à peu près rien. C’est le calme plat. Ici, on ne se croirait pas en guerre. Je t’ai déjà signalé le manque complet de patriotisme de ces gens du Nord. Nous ne nous gênons pas pour leur souhaiter que les Prussiens viennent jusque chez eux pour leur apprendre la différence. Pour eux, le soldat est un sujet à profit, il faut l’exploiter tant qu’on peut. Aussi, on nous vendra cinq ou six sous un litre de bière, aux civils ce sera 4 sous. Ces jours derniers, il a fait bien froid, et bien il m’a été impossible de trouver un coin dans une grange, personne n’a voulu me prêter une gerbe de paille, il m’a fallu coucher dans les autos.

Le capitaine même a fait arrêter par quatre hommes une femme qui refusait de recevoir son billet de logement. Les officiers seuls sont logés des l’habitant et on les accueille comme des chiens. Je te raconterai plus tard toutes les mesquineries de ces paysans abrutis par l’alcool de betterave et leur mauvais genièvre. On ne voit que des enfants ayant des humeurs froides au cou. C’est caractéristique. Ces pays sont pour tout en retard d’un siècle. Ils ne vivent que pour eux. Toutes les cours, sans exceptions, sont fermées avec de grands portails. Tous les champs sont clos avec des fils de fer ronce et des haies de buissons. Aucune solidarité entre eux, personne ne s’aide. Chaque hameau est commune et les communes ont tout de suite cent habitants. De misérables mairies et écoles qu’on prendrait pour des bicoques, voilà ce qu’on trouve dans la plupart de ces petits villages. Et le plus mauvais, c’est encore leur affreux langage. Cet accent du gosier qui les rend incompréhensibles. Je quitterai ces pays avec plaisir, c’est certain. On a beau nous changer d’endroit, c’est toujours la même chose, On est toujours en butte à cette hostilité bête des paysans. C’est un grand sujet de mécontentement pour les soldats et avec l’oisiveté que nous avons (pas moi, toujours), il y en a assez pour énerver les meilleurs.

Au point de vue commandement, nous avons un bon lieutenant actif, fort jeune et sachant assez bien prendre ses hommes. Mais nous avons un vieux capitaine en revanche qui est bien le type du Ramollet. Ses trouvailles sont des merveilles d’imbécilité et je suis bien fâché de dire cela d’un chef. Il avait imaginé un jour de faire démonter tous les ressorts aux roues des camions pour en faire astiquer et graisser les lames. Tu vois ce démontage ! Et un ordre de départ arrivant subitement. Heureusement les officiers refusèrent de le faire sans un ordre écrit et cela reste là. Il a encore imaginé de faire laver à la potasse les planchers des camions. Tu vois comme c’est sain, ensuite de coucher sur ces planchers mouillés. Il fait repeindre tous les camions qui pourtant sont de 1915 et sont tout neufs de peinture. Ce n’est pas lui qui paie la peinture, c’est la princesse. Il fait astiquer tous les camions à l’essence et nous avons usé plus d’essence en astiquage que pour rouler utilement. Tu vois ça d’ici : 80 camions ruisselants d’essence, un fumeur y jetant une allumette et toute la ligne des voitures flamberait à la fois. J’en passe et des grosses. Un jour, il a failli faire massacrer tous ses camions, c’était avant notre arrivée. Il s’est trompé de route, il a conduit son groupe sous la ligne de feu. A peine avait-il passé que les obus pleuvaient sur la route. Il fut puni sévèrement. Je pense bien qu’on ne l’enverra pas avec nous en Allemagne. Personne ne peut le sentir, au contraire, du lieutenant que tout le monde aime.

Enfin, voilà bien des détails. Pour moi, je suis encore à la cuisine. L’officier ne veut pas que je m’en aille, il m’a dit hier que j’avais toute sa confiance et le chef Maugis m’a assuré que j’étais un cuisinier modèle. Pas comme cordon bleu, a-t-il ajouté, soit, mais au point de vue militaire, comme ponctualité et par l’entière tranquillité que je leur donne au sujet de la cuisine. Je leur ai répondu que j’allais dorénavant faire du sabotage… ils ne m’ont pas cru. Me voilà bien rivé à la cuisine pour longtemps encore.

Enfin, écris-moi toujours bien, c’est mon grand bonheur de recevoir tes lettres. Je te quitte en t’embrassant de tout mon cœur ainsi que la petite et grande famille.

Lucien
Lettre du mardi 6 avril 1915


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