Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 5 avril 1915
Estrée-Wamin, mardi 6 avril 1915
Bien chère Alice,

J’ai bien à répondre, aujourd’hui : ce matin par courrier spécial, j’ai reçu les deux cartes et celle (pas très authentique) de ma fille et à onze heures, par le courrier habituel, j’ai reçu les deux cartes de ton papa et ta lettre 52 et une lettre d’Emile. Les nouvelles sont bonnes et me voilà content. Je vais d’abord répondre à ton papa. Un mot de lui me fait grand plaisir et je suis très heureux quand je vois son écriture sur l’enveloppe.

Causons affaires, pour commencer. Le papa a certainement bien fait de réclamer pour la patente. Elle était payée jusqu’au 31 décembre 1914. C’est déjà bien puisque j’étais déjà au régiment. Je ne gagne rien, par conséquent, je ne peux rien payer de ce fait. Ce serait peut-être un bon marché à faire en prenant les fagots de gros. Cependant, je crois qu’il ne faudrait pas le faire. Je ne suis pas encore revenu et la guerre peut encore durer longtemps. Les fagots d’acacia s’abîment vite. Il est bien difficile de savoir si je recommencerais la boulangerie. Mieux vaut s’abstenir de toute façon en attendant et acheter tout simplement le bois nécessaire pour cuire le pain des gens et en petites quantités. Ceci n’est que mon avis et non un ordre formel, car ton papa me remplaçant en tout, il est bien libre d’agir d’une manière différente qu’il juge utile à nos intérêts.

Passons à l’auto. Telle qu’elle est actuellement, elle n’a pas toute sa valeur. A mon retour, je la réparerai et la rajeunirai de manière à la rendre plus vendable. Vivant tout le temps dans les autos et avec des hommes qui pour la plupart n’ont jamais fait que ça, j’apprends beaucoup de choses en mécanique et je saurai m’en servir pour mettre la nôtre en parfait état. Dans tous les cas, il ne faut vendre aucune pièce séparée. Je ne connais pas ce monsieur Dutrieux, je ne l’ai jamais vu ou du moins je ne le crois pas.

J’avais bien reçu en son temps la carte-lettre du 19 que ton papa m’avait envoyée d’Heyrieux et j’en ai bien accusé réception. Il se peut que ma lettre ne vous soit pas arrivée, car il me semble que ces derniers temps, je t’écrivais tous les jours, pour ne pas t’ennuyer, te sachant malade et je vois d’après ton relevé que tu as dû écrire plus souvent ces derniers temps. Le facteur qui vient à Estrée nous avait d’ailleurs dit de ne pas mettre les lettres dans la boite, prétendant qu’elles n’arriveraient pas. Que faut-il en croire ? Il arrive souvent que j’écrive où que je me trouve, quand je le peux, et j’oublie d’inscrire le numéro de la lettre. C’est ce qui m’a fait abandonner le numérotage.

Tes jolies cartes m’ont fait un grand plaisir. Je les garde et je pourrais te les montrer au retour. Celle de ma petite Marcelle m’a été aussi très agréable. Et je suis bien content de ses bonnes résolutions. Mais que je trouve donc que ses progrès sont rapides ! Une grande personne ne raisonnerait pas mieux ! Enfin, en temps de guerre, il faut s’attendre à tant de choses extraordinaires ! Ma chère petite fille, peut importe la main tutélaire qui guidait la tienne, ton but a été atteint quand même et je suis bien content de ta carte et je t’en enverrai une autre, en place, une jolie, quand je l’aurai trouvée.

Ton papa me dit que Dupuis a été réformé définitivement. Tant pis pour lui. J’aime encore mieux ma place que la sienne. Il ne verra pas la guerre et n’aura qu’à écouter ce que diront les autres. Ce ne sera pas un poilu, il n’aura pas été à la plus grande guerre du monde et il ne faudra pas qu’ils crient trop fort, quand nous serons revenus, les jeunes comme lui qui sont restés cachés dans les jupes de leurs femmes pendant que nous autres couchions à la belle étoile. Plus d’un quolibet les attend et ce sera justice. Si tu entendais le ton décidé des poilus ! Il en est qui sont venus avec une timidité qu’on croyait incorrigible. La guerre les a bien dégourdis et après la guerre, le pays se ressentira certainement de l’énergie que tous les troupiers revenus lui inculqueront.

Que de choses seront changées sous ce rapport ! J’attends les députés beaux phraseurs en mal d’élection. Je vois déjà l’accueil que leurs boniments vont recevoir. Oui, la guerre fait beaucoup de mal, mais elle aura ses bons côtés aussi. Elle aura fait ouvrir les yeux à bien des aveugles ou pour mieux dire, à des aveuglés. Elle rapprochera les classes sociales dont tous les membres souffrent le même mal sous le même calvaire. Elle aura fait se comprendre bien des gens, dissipé bien des illusions et aura amené plus de fraternité. Vois par exemple Monsieur Poincaré, venu récemment à Arras, reçu officiellement par le préfet, le maire et l’évêque et piloté dans les ruines de la malheureuse ville par ces trois hommes ennemis de la veille…. Qui aurait dit ça ?

Un chef, libre-penseur, disait un jour devant moi, que désormais, il respecterait les curés, parce qu’on pouvait ne pas croire à leur enseignement, mais que leur conduite pendant cette guerre obligeait tout le monde à les saluer bien bas. Une politesse en vaut une autre. N’est ce pas là déjà le signe de cette fraternité future entre Français dont je te parlais ? J’ai foi en une France plus grande, plus belle, régénérée par tant de sang et tant de larmes versées, purifiée par toutes les souffrances endurées par l’immense majorité de la nature. Ce sera le grand relèvement moral attendu et tous ceux qui auront fait leur devoir en seront les missionnaires. On verra au retour la figure que feront les brailleurs antipatriotes qui jappent de loin maintenant et qui se plaignent quand les autres ont la misère. Je ne parle pas de moi, mais de ceux qui tiennent les boches en respect, les poilus, et dis ce mot là comme on disait les grognards. Se chargent bien de les faire taire, et en vitesse encore.

Il est facile de comprendre que ceux qui auront réellement souffert et combattu ne supporteront pas d’être bafoués par ceux qui ne sont pas sortis de chez eux et qui, comme Francisque Rey, se sont défilés pour ne pas se battre. Il y a quand même des choses qu’on ne supportera pas…

Voilà bien du bavardage, mais ma soupe a cuit et la pluie qui tombe, poussée par le grand vent me préserve un peu des visiteurs imposteurs. J’en profite pour te causer un peu comme je pense. Si c’est de l’éloquence, comme me dit ton papa, c’est certainement de la plus mauvaise qualité, il m’arrive souvent d’en entendre de la bien meilleure. En attendant, je vais te quitter en espérant que d’heureux évènements me permettront bientôt de t’embrasser et de finir de connaître ma progéniture.

Si j’osais, je te dirais que le temps me dure de le voir, ce petit diable. Enfin ça viendra, remercie bien ton papa pour ses bonnes cartes et fais part à tous de mes meilleurs sentiments

Lucien
Lettre du mercredi 7 avril 1915


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