Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mercredi 7 avril 1915
Estrée-Wamin, jeudi 8 avril 1915


Ma bien chère Alice,

J’ai reçu à onze heures tes 53ème et 54ème lettres ainsi qu’une bonne lettre de ma sœur. De quoi faire un bon diner, comme tu vois, car justement j’étais en train de manger et avec trois lettres à la fois, il y a là de quoi faire. Tout trouver excellent. D’abord, du moment que c’est moi qui fait le dîner, je n’admettrais pas qu’il ne fut pas excellent. Tes lettres me font toujours un grand plaisir, mais que diable, tu me fais beaucoup de reproches à la fois, ce coup là.

Heureusement que la guerre a fait de moi le plus patient des hommes et que je suis bien décidé à être toujours pour toi le plus indulgent des maris. Je vais donc en profiter pour te faire des explications qui a défaut d’autre mérite, auront au moins celui-là de me permettre de remplir des deux côtés de cette feuille que je viens de recevoir de toi.

Tout d’abord, question danger, toutes tes recommandations sont inutiles pour ça. Au commencement, nous étions transport matériel. Les camions partaient par groupe de un ou plusieurs approvisionner les tranchées. Je restais au cantonnement pour tenir la soupe prête à leur arrivée. A ce moment, mes camarades ont couru de réels dangers. J’ai même vu un camion qui a été criblé d’éclats d’obus sans être arrêté. Je ne craignais rien, à ce moment-là, restant toujours au cantonnement. Après, nous avons passé transport personnel et nous avons débuté en Belgique. Quand on transporte des troupes, on ne sait jamais où on va les chercher ni où on les mène. Par conséquent, les officiers de section se font suivre de la cuisine et de tout le matériel au cas où le déplacement durerait plusieurs jours. On approche bien moins le front avec le transport de troupes qu’avec le transport de matériel. Par conséquent je t’ai dit que je ne craignais rien ou pas grand chose.

Voyons, ma petite Alice, il faut être raisonnable, je suis à la guerre, c’est entendu, et la guerre ce n’est pas un endroit où l’on fait ce que l’on veut. Si je ne m’étais pas engagé, je serais depuis longtemps incorporé dans quelque régiment d’infanterie et comme je n’aurais pas voulu rester en caserne apprendre à « porter armes », ce que je sais faire d’ailleurs, je serais à cette heure certainement dans quelque tranchée) à moins que je ne sois déjà enterré dans quelque fossé. Tu as pu te rendre compte que l’automobile est un poste moins dangereux que les autres. Que cela te suffise. Mets toute ta confiance en Dieu et ne me dis plus de ne pas m’exposer au danger. Sois une bonne Française, sois satisfaite que tout en faisant entièrement mon devoir, j’ai plus de chances qu’un autre de te revenir, mais ne me demande pas l’impossible. Si un jour il faut faire le coup de feu, je le ferai en pensant que c’est pour te défendre toi, ma petite Marcelle et mon petit Joseph. Tu ne voudrais peut-être pas que je me sauve comme un lâche ? Quand tu me dis que notre petit s’endort bien tranquille dans son berceau en souriant, je revois d’un coup tout ce charmant tableau, mais ma chère petite femme, si en même temps j’entends tout près d’ici tonner un coup de canon, je ne puis m’empêcher de penser que c’est grâce à notre effort à tous, nous les hommes jeunes que les petits enfants de France peuvent dormir en paix auprès de leurs mamans attentives. Car nous vivons en des temps terribles. Songes-y bien. Tout près de là, les hordes barbares sont prêtes à profiter de tout moment de défaillance de notre part. S’il s’en produisait, que deviendraient les petits, alors ?

Et bien, chère amie, il faut que je te dise que la vue d’un homme est peu de chose en présence des immenses misères que causeraient une invasion de l’ennemi. Il ne faut pas dire aux soldats de bien faire attention qu’il ne leur arrive rien. Il faut leur dire au contraire de bien veiller pour que l’ennemi ne passe pas. Cela est l’essentiel. Ne t’alarme donc plus pour ça. A quoi bon te tourmenter d’avance ? N’y songe pas, voilà tout. Je ne suis pas en villégiature pour mon plaisir. Je suis à la guerre, à la vraie guerre. J’ai toutes les chances de revenir et tu sais pourquoi. Mais enfin nul ne sait ce qui peut arriver. Je suis, tu peux le croire, très désireux de te revoir, de pouvoir embrasse ma Marcelette et de connaître mon petit garçon. Je vous aime tous bien. Toi et mes enfants êtes toute ma vie. Mais quand l’ordre sera donné de passer dans un endroit dangereux, veux tu que je recule ? Non, me réponds-tu. Et bien ne parlons plus de danger, ni de poste à l’abri des balles. Prions le Bon Dieu qu’il permette de nous revoir et attendons que sa volonté s’accomplisse. Lui seul sait la fin.

Question cuisine, maintenant. L’affaire est toute arrangée, à cette heure. Je resterai cuisinier, ainsi est mon sort. Le jour de Pâques a été orageux pour moi. Ce serait trop long pour te raconter tout ça. Mais hier, devant toute la section assemblée, notre lieutenant a passé une semonce dans les règles à certain gaillard cause de ce fourbi. Il m’a par la même occasion rendu pleinement justice. Je suis retourné à la cuisine sur sa demande. Me voilà débarrassé des perturbateurs et je vais continuer à m’engraisser puisque tu te figures que là seulement cela m’est possible. Encore une erreur. Enfin, j’ai plus que jamais l’estime de mes chefs. C’est bien ce que tu me demandais.

Tu me parles de l’essence. Accepte le règlement. Les bidons m’ont été rendus. Il faudrait régler avec Delorme de Lyon, mais en lui rendant ses caisses d’essence. L’armée gaspille beaucoup d’emballages à essence et caisses et bidons manquent. Rends tout ce qu’il y a à la maison, si tu peux. Il faut ma chère Alice, bien te tranquilliser. Elever ton enfant, veiller sur l’autre, la petite écolière, te font une tâche suffisante. Chasse toutes ces craintes, aussi vaines qu’inutiles. Je me porte bien, ne demande rien de plus. Garde bien ta santé pour ton nourrisson, songe que les hommes seront rares, après la guerre et que tout ce qui est rare est précieux. Faire un homme fort de ton bébé est en ce moment un devoir doublement impérieux pour toi. En attendant la joie du retour, reçois, chère Alice, pour toi, pour nos deux petits chéris, et pour tes chers parents et tes sœurs, mes plus affectueux baisers.

Ton mari qui t’aime tendrement,

Lucien
Lettre du dimanche 11 avril 1915


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