Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du dimanche 11 avril 1915
Buneville, mercredi 14 avril 1915

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta 57ème lettre du 9 avril ainsi qu’une lettre de ma mère. De mon côté, je t’ai envoyé une carte militaire, hier. J’attendais ce courrier pour te répondre. Tes affectueuses lettres me font beaucoup de bien. Elles sont nécessaires pour couper la monotonie de notre vie inactive. Les lettres des camarades éprouvent toutes du retard. Cela tient aux mouvements de troupes très importants qui ont lieu actuellement et pour lesquels l’autorité supérieure veut garder le secret. On retarde les lettres de quelques jours pour ce motif. Je vois par la tienne que notre petit Joseph remplit de son mieux à la fois son devoir et son estomac. Ma mère me dit la même chose. Je suis bien content que de ce côté-là tu n’aies aucun souci. C’est une grande chance qu’il ait une si bonne santé après tant d’épreuves.

J’ai attrapé un coup de soleil qui m’a un peu fatigué deux ou trois jours, surtout dimanche dernier. Ce n’était rien et je n’ai même pas arrêté de cuisiner. C’est bien passé maintenant et voilà deux jours que je travaille comme un nègre après mes effets. Tu serais bien, si tu me voyais ! J’ai fait plusieurs mètres de couture. Tu peux m’envoyer du fil. D’abord, je me suis fait une paillasse. J’ai décousu mes sacs de boulanger et j’ai fait un grand sac que j’ai rempli de paille de seigle que j’ai battu moi même pour ne pas charrier les grains. Puis j’ai cousu dessus un autre sac fait avec ma couverture rouge que j’ai bien raccommodée avec de la laine violette. Ça fait des dessins. J’ai en même temps cousu sur la paillasse un traversin pris sur la couverture et voilà un lit portatif complet. Puis j’ai passé la revue de mon linge. J’ai encore 15 mouchoirs de poche, 7 paires de chaussettes, 6 serviettes, 4 mouchoirs de cou, 5 chemises. Le tout en plus ou moins bon état.

J’ai fait un paquet à ton adresse dans lequel j’ai mis mes pantalons de velours, mes caleçons neufs, ma ceinture flanelle (j’en ai une autre des cousines D.), mes chaussons et mon tricot de laine. Je te renvoie tout ça, ça m’embarrasse, maintenant. Je ne le mettrai au chemin de fer que dans quelques jours, car si tu recevais le paquet avant ma lettre, tu me croirais bien mort. Il me reste deux paires de caleçons, c’est bien suffisant. Dans mon paquet, j’ai mis, entre des cartes, un bouquet de fleurs du pays pour ma petite Marcelle. S’il n’est pas trop abîmé, il faudra le remettre sur une carte légèrement gommée et le remettre au pli entre les feuilles d’un livre. Ce sera un bouquet de fleurs de guerre.

Demain, je vais raccommoder trois paires de chaussettes. Elles n’ont pas trop de mal, les plus petits trous sont comme des poings. Heureusement que tu ne me vois pas faire ! Après, je vais arranger à ma mesure une paire de pantalons rouges presque neufs que je viens de toucher. Il n’y a pas grand travail, il n’y a que toutes les coutures à refaire et tous les boutons à recoudre. Ce n’est rien. Si seulement j’avais des ciseaux.

Après, si la guerre dure encore, je ferai une lessive, mais pas avant lundi. Je lave tous mes mouchoirs de poche à mesure que je les salis. En une heure, il est lavé et sec. Un seul me suffit.

Je t’ai dit que je m’étais acheté un rasoir et un blaireau. Aujourd’hui, je me suis fait apporter une petite glace d’Abbeville. Je me suis lavé une fois avec celle de ma Marcellette, elle est quand même trop petite (la glace, s’entend). Quand tu auras le temps, j’aimerais que tu m’envoies un paquet contenant des chaussettes en coton, une paire de chaussons non formés, bien minces, en cuir si possible, et surtout pas trop grands. Une paire de ciseaux, du fil (j’ai des aiguilles) et du savon pour se raser (en bloc ou en poudre) et puis beaucoup de papier à lettres si tu veux que je t’écrive encore. Si tu ne te sers pas de la lampe à essence, tu peux me la mettre. J’ai bien une lanterne à pétrole, mais le pétrole est introuvable tandis que l’essence se trouve partout. On fait un paquet en colis postal au chemin de fer. Si tu le préparais au reçu de ma lettre, tu pourrais me l’expédier en allant chercher celui que je vais t’envoyer. Comme adresse sur le paquet et sur mes lettres, tu peux supprimer les mots « en campagne », toutes les sections d’auto sont à présent sur le front.

Il a plu une partie de la journée et le temps s’est refroidi un peu. Je suis assez bien, dans une chambre bien fermée, mais c’est humide. Toutes les maisons sont humides, dans ces sales pays. Bien entendu, c’est tout construit en torchis avec des murs de cinq centimètres d’épaisseur.

Le canon tonne beaucoup depuis quelques jours. Dimanche nous avons assisté à la poursuite d’un taube par quatre biplans français. Le boche, gêné dans sa fuite par le feu de notre artillerie n’a pu rejoindre ses lignes et a été « coulé » par nos aviateurs tout près d’ici. Mais nous n’avons pas pu voir sa chute. Les grands arbres cachent tout horizon. C’était passionnant de voir ces cinq aéros à la fois faire des manœuvres rapides dans les airs et cherchant à gagner l’autre en vitesse et en hauteur. Nos aéros ont une cocarde tricolore peinte sous chaque aile et les boches ont une grosse croix noire. Mais on les connaît surtout à la forme des ailes.

Pour occuper les loisirs quand les autos ne marchent pas, les hommes et les chefs jouent au football. Je vais voir quelque fois, quand j’ai le temps. C’est un jeu passionnant qui fait faire beaucoup d’exercice et demande en même temps du sang froid et de l’habileté. Tout travaille, à ce jeu, les muscles et l’esprit. Ça distrait bien les hommes tout en les entraînant et en maintenant leurs forces physiques. Il n’y a que le propriétaire du pré où on joue qui trouve ça peu intéressant. Tu vois d’ici un pré où deux cent hommes galopent chaque jour. Ce sera comme le cheval d’Attila, l’herbe n’y repoussera pas, au moins cette année. C’est la guerre !

As-tu reçu des nouvelles d’Emile. Il y a eu vers lui de grandes opérations, rien d’étonnant à ce que les lettres aient été retardées. Je ne veux pas croire pour le moment qu’il y ait d’autres causes à ce silence.

Voilà le moment des grands travaux qui recommence et ton papa ne doit pas être sans ouvrage à cette heure. Avez-vous un Belge ? Les récoltes en terre ne sont pas jolies par ici. Les blés sont très clairs. La terre argileuse a été battue par les pluies continuelles. En ce moment, les paysans font les semailles d’avoine et préparent pour les betteraves qui sont leur grosse culture. Ils sèment tous leurs grains, blé et avoine, au semoir en ligne. Il n’y a pas trop de champs en friche, ces pays font beaucoup l’élevage du cheval et il leur est resté pas mal de jeunes chevaux et de mères juments, de sorte que seule la main-d’œuvre manque. Mais en somme, tout est à peu près ensemencé. Par exemple, ils ne finiront pas de battre à la machine cette année. Avec leurs batteuses à cheval que chaque ferme possède, ils ne font guère d’ouvrage. Il y a encore beaucoup de gerbiers dehors, malgré les circulaires militaires ordonnant le battage immédiat.

Enfin, attendons que tout cela finisse. Les nouvelles générales de la guerre sont bonnes et avec l’aide de Dieu, nous finirons bien par mâter les boches. Alors ce sera la paix et le retour. Il me faudra bien six mois pour te raconter tout ce que j’ai vu, et à la condition que je ne fasse pas autre chose. Voilà de l’occupation toute trouvée en arrivant…

Allons, j’oubliais de te dire que je m’engraisse toujours. Faire part de toutes mes amitiés et remerciements pour ton Papa et la mémé, tes sœurs aussi et reçois mes meilleurs baisers pour toi, ma Marcellette et mon petit Joseph.


PS : Je t’avais envoyé plusieurs découpures de journaux. Ne les as-tu pas reçues ? Je t’enverrais la suite des cartes de l’Est.


Lucien
Lettre du jeudi 15 avril 1915


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