Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du dimanche 11 avril 1915
Buneville, dimanche 11 avril 1915

Bien chère Alice,

Je t’ai bien dit dans ma lettre de ce matin que j’avais reçu ta 55ème lettre. Demain, il y aura encore courrier et j’aurais bien encore quelque chose de toi. Le courrier ne partant et n’arrivant que tous les deux jours, je vais dorénavant t’écrire de même. Je garderai l’autre jour pour me laver, me raccommoder et écrire quelques réponses à ma sœur et à d’autres. Avec ce fourbi de cuisine, je ne peux écrire qu’un moment par jour, quand je fais du bouillon gras. Le restant de la journée, il n’y faut pas songer. Les longues lettres me prennent beaucoup de temps. Tu dois d’ailleurs t’en apercevoir, et il faudrait bien que je répare un peu mon linge. Tu dois penser un peu dans quel état il doit se trouver.

Je voudrais bien aussi que tu ne te tourmentes pas comme tu me le dis dès que tu ne reçois rien. Tu ne te doutes pas qu’en me disant cela, tu m’obliges à t’écrire des moments où j’ai bien à faire et où je serais aussi bien couché que de prendre une heure de nuit à faire une lettre à la clarté d’une mauvaise lanterne. Mais je le fais sachant que tu vas être au désespoir si tu ne reçois rien. Et bien je te demande cela : quand nous faisons des déplacements, laisse moi m’installer avant de t’écrire et reste calme en attendant le facteur. J’ai beaucoup de plaisir à causer avec toi, mais il y a des moments où je n’ai vraiment pas le temps.

Nous sommes dans un affreux pays où les gens sont encore plus sauvages qu’ailleurs. Il ne faut rien leur demander avant d’entrer chez eux, ils vous engu…L’eau est à 44 mètres de profondeur et il n’y a que deux puits dans tout le pays. Où est l’Aube, ou la Marne, où les habitants nous offraient du Champagne avant de nous coucher, comme à Anglure ?

Il a gelé, ce matin, mais cette journée de dimanche a été très belle. Je suis allé voir une partie de football entre les hommes et les officiers du convoi. Beaucoup d’aéros. Le canon tonne. Je suis les journaux avec attention, espérant toujours voir arriver l’heureux coup qui finira la guerre. Je commence à être fatigué de cette vie d’inaction. On a transporté quelques bataillons de « joyeux » et nous voilà mais dans cette désespérante stagnation. Les camions sont là, flambant neufs, alignés dans la boue, sur le bord de la route. Et rien, toujours rien. Quand donc ferons-nous quelque chose d’utile ?

Je me porte toujours bien et j’espère bien que tes lettres m’apporteront en ce qui te concerne la même affirmation. Ne t’ennuie pas, consacre toutes tes forces pour mon petit Joseph et sois sans inquiétude pour moi. J’ai préparé quelque chose à ma petite Marcelle. Je le lui enverrai bientôt. Toutes mes amitiés à tous et à toi mes meilleurs baisers.


Lucien
Lettre du mercredi 14 avril 1915


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