Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mercredi 14 avril 1915
Buneville, jeudi 15 avril 1915
Bien chère Alice,

Je viens de recevoir par courrier avancé ta 58ème lettre qui n’a ainsi mis que trois jours à me parvenir. J’ai aussi reçu une lettre de Mme Carra et de Mme Gambs. Tu recevras la visite des cousines D. prochainement au premier jour de beau temps. Elles veulent voir notre petit Joseph. D’ailleurs, je t’envoie leur lettre. Tu dois avoir bien reçu tout ce que je t’ai écrit, d’après ta liste.

Tu m’annonces l’envoi d’un paquet. Je t’en ai demandé un hier, par une lettre. Tu y joindras un ou deux flacons à bouchon émeri, pour la teinture d’iode, vide ou plein, mais à l’émeri. L’iode nous sert à tous pour éviter toute infection des petites plaies et pour désinfecter l’eau que nous buvons en y ajoutant quelques gouttes de teinture. Les bouchons de liège sont cuits de suite. On est obligés de prendre mille précautions contre toutes choses. Ce serait trop bête de prendre la typhoïde ou le tétanos, faute d’un peu d’attention. Et puis on a si bien le temps de se soigner ! Le temps était très beau.

J’ai fait avec Gauthier et Rondet une grande promenade à travers champs, après la soupe de ce soir. Ce pays est très giboyeux. Nous avons en une heure fait partir trois lièvres et beaucoup de perdrix. Les bois ont des sangliers et les lapins pullulent de partout. Je suis à Buneville, c’est tout près de Framecourt où nous étions en février. Nous sommes toujours au repos, attendant les événements.

J’ai pris fantaisie de raccommoder aujourd’hui quatre paires de chaussettes. Pour que ce soit plus intéressant, j’ai fait chaque reprise avec des laines de couleur différente ; tu ne pourras pas me dire au moins que c’est toi qui les a faites, tu prendras une leçon, quand tu les verras. Les paquets de trois kilos et même cinq arrivent tout aussi bien que ceux de un kilo. Je vais te renvoyer toutes les affaires chaudes dont je n’ai plus besoin. Ma lettre d’hier t’en parle en détail.

As-tu des nouvelles de mon frère ? Je ne reçois rien non plus de lui. Merci de ta gentille lettre par laquelle je vois et je sens que tu vas de mieux en mieux. Soigne toujours bien mon petit Joseph. Mais qu’il ne grandisse pas trop vite, je veux encore le voir petit, et la guerre n’est pas finie.

Tout est bon, par ici, le moral est toujours excellent. Nous sommes tellement sûrs de la victoire que nous sommes impatients que ce ne soit pas bientôt le moment d’avancer.
Allons, courage !

Je vous embrasse tous bien


Lucien
Lettre du vendredi 16 avril 1915


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