Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mercredi 18 novembre 1914
Lyon, jeudi 19 novembre 1914
Jeudi 7 heures du soir

Ma chère Alice

Je viens de recevoir ta lettre de mardi par laquelle tu me fais part de l’affaire des fagots de B. le galocher. Cette affaire est claire : B. m’a vendu 200 fagots au prix de 26 francs le cent, livrables chez moi. J’en ai reçu un voyage par Guillaume G. soit environ 100. Le reste doit m’être livré, car en règlement de compte, le galocher m’a bien facturé 200 fagots qui sont par conséquent payés. La vente des fagots à N. ou à un autre constitue pour la femme B. un acte de détournement (vol) passible de poursuites correctionnelles. Préviens-la tout de suite du cas où elle s’est mise. Cherche la facture de B., tu verras que les fagots y sont bien portés. Je l’ai vu moi-même dernièrement.

Pour l’auto, je te laisse absolument libre d’agir à ta guise. Renaud est parti, alors je ne sais pas comment ça ira. N’oublie pas en tout cas, de vite faire vider l’eau du radiateur, par le bouchon de devant que tu connais bien et aussi en dévissant le robinet placé sous le radiateur pour qu’il ne reste rien dedans par rapport à la gelée. Dans tous les cas, il serait prudent de bien envelopper le moteur de paille pour l’empêcher de geler.

Tu me dis dans ta lettre que tu viendras dimanche. C’est pour moi une grande joie de te voir et de t’embrasser, mais à bien réfléchir, peut-être vaudrait-il autant que tu ne viennes pas. D’abord avec ce truc de cuisine, je ne serais libre qu’à six heures du soir. Et puis je n’ai plus la nuit libre. Il faut que je sois rentré à neuf heures du soir. Donc bien peu de temps à passer ensemble étant donné la fatigue que te cause un voyage à Lyon.

Ensuite, autre chose : j’ai passé mon examen de chauffeur ce tantôt. Un de mes camarades qui est entré hier à la cuisine avec moi, qui a quarante-sept ans et qui a passé son examen avec moi a été désigné ce soir pour partir en convoi. Peut-être suis-je avec lui. Je n’ai pas vu la liste des partants. Tu vois que mon départ peut être imminent et que mieux vaut ne pas faire de projet d’avance.

En cas de départ, je te préviendrai et tu m’apporteras alors mes effets au reçu de ma dépêche. Maintenant il se pourrait que mon tour de partir fut retardé encore pour un autre motif. Je crois que j’ai été mal noté comme chauffeur. Cet examen a été passé dans des conditions vraiment idiotes et l’examinateur, par un de ces tours de force habituels à l’armée, n’est pas même chauffeur. Je t’expliquerai cela en détail, mais tu sais que pourtant je sais tenir un volant et faire des courbes avec précision. C’est cela que l’on me reproche d’ignorer. J’en ai levé les épaules.

Si ce fait peut cependant influer sur mon tour de départ, le résultat sera tout simplement de me laisser encore quelque temps à Lyon, bien au chaud dans ma cuisine où je vais sûrement m’engraisser. A ce sujet, laisse-moi te dire que mon indigestion est entièrement passée et que je suis en bonne santé. Dieu veuille qu’il en soit tout pareil pour tous à la maison.

Pour me résumer, je crois donc qu’il serait préférable que tu ne viennes pas dimanche. Si par hasard, j’étais libre, je retournerais chez Joséphine. Je ne suis pas encore allé chez les Berthier. Il fait trop froid pour voyager. On n’est libre qu’à six heures et demie du soir. C’est trop limité. J’ai reçu une lettre de ma mère me disant que ma sœur ne va plus à Lyon. Laisse donc pour mes galoches, rien ne presse. J’avais fait une lettre mardi à mon Père, mais je ne l’ai pas envoyée. J’attends pour voir jusqu’où va le culot de C.

J’ai relu encore aujourd’hui la lettre de ton Papa. La bonne lettre, c’est mon réconfort, je la garde avec moi comme un talisman quand je me sens ennuyé, j’y pense et tout de suite cela va mieux. Si au moins tu pouvais avoir avec toi, pour relever tes forces, un aussi vibrant gage d’affection. Je vais aussi te dire autre chose. Tu m’as demandé dans ta lettre de prier, ton Papa m’a dit la même chose. Dans la sienne. Et bien, soyez tous contents, j’ai prié, mais déjà avant que vos lettres me fussent arrivées. Peut-être vos pensées plus promptes étaient-elles venues m’inspirer et me dicter mon devoir.

Puisque je fais tout ce que tu veux pour t’être agréable, tu voudras bien à ton tour me faire le plaisir d’aller te faire soigner chez Mme Bavard ou M. Roux. Songe bien à celui qui va venir et combien il importe de lui donner la santé. Ne le condamne pas à l’avance. Nous avons mis tant d’espoirs sur notre pauvre gars. Ils ne se sont pas réalisés. Celui que nous attendons sera peut-être notre soutien. Vis pour lui et ne t’alarme pas inutilement.

Plus de papier, je termine en t’embrassant de toute mon âme, toi et tous.



Lucien
Lettre du vendredi 20 novembre 1914


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