Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 15 avril 1915
Buneville, vendredi 16 avril 1915
Bien chère Alice

Je t’ai écrit une carte hier au soir en réponse à ta 58ème lettre. Je la mets à la boite aux lettres avec cette lettre, mais elles n’arriveront pas ensemble, les cartes vont plus vite. Je t’envoie la lettre de Mme Carra. Le temps est très beau… C’est le printemps.

Ce matin vers les 8 heures 30, un régiment d’infanterie a défilé dans le village, musique et clairons en tête. C’était un magnifique spectacle. Tous les poilus suivaient un ordre parfait, au pas cadencé par files de 4. Il y avait des vieux tout barbus et de tout jeunes gosses. Tous portaient haut la tête. La musique jouait les Allobroges. Nous étions tous venus en curieux au bord de la route et silencieux, nous regardions passer ces soldats. Sans aucun ordre, nous nous étions mis au garde-à-vous instinctivement, car je ne saurais dire quel sentiment de respect nous inspirent ces hommes qui vont au feu. Aucune blague n’était lancée, ni d’un côté, ni de l’autre. Ces hommes qui allaient combattre nous étaient supérieurs et nous ne cherchions pas à le dissimuler.

C’est égal, l’Allemagne aura fort à faire, elle ne pourra pas se défendre contre une armée qui compte d’aussi beaux régiments. Les bataillons de ce matin n’avaient ni pompons ni aucun ornement de parade mais il semblait qu’ils avaient un air décidé et sûr qui vous en imposait. Après leur passage, chacun s’est retiré sans rien dire, on n’aurait pas pu non plus. Deux heures après leur passage, en écrivant ces lignes, je ne peux encore me défendre contre l’impression que m’a fait ce défilé. Jamais je ne l’oublierais, cette musique guerrière entraînant ces hommes, le bruit sourd des souliers frappant le sol, la poussière qui flottait autour d’eux, les chefs poudreux. Jamais je n’ai rien vu d’aussi beau. Je ne sais pas pourquoi, c’était de la confiance visible qui passait. Bon courage, donc, nous ne serons pas vaincus.

Je t’embrasse

Lucien
Lettre du samedi 17 avril 1915


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