Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du dimanche 18 avril 1915
Buneville, mardi 20 avril 1915

Bien chère Alice,

Il y aura courrier ce soir. Mais comme il se pourrait bien que nous soyons partis et que je ne le reçoive que plus tard, je vais t’écrire ces quelques lignes en attendant. Je pense que tout va pour le mieux à la maison question santé, bien entendu, car pour le reste, je comprends bien que faute de bras, cela ne va pas tout seul. Enfin, c’est la guerre et l’espoir en des jours meilleurs doit aider à bien supporter les choses.

Je t’ai déjà dit que nous faisions quelque chose d’utile. Nous avons fait des transports de lance-bombes et de projectiles à l’usage des tranchées. Nous faisons maintenant du transport de troupes. Je ne crois pas dépasser les limites de la discrétion en disant qu’il y a de très importants mouvements de troupe en ce moment. Le canon tonne d’une manière inusitée. Quand même je le voudrais, il me serait difficile de te dire ce qui se passe sur le front. Je ne sais pas ce que disent les journaux et ils n’en disent pas long, pas en rapport certes avec ce qui se passe.

Dans tous les cas, sois bien persuadée que la crainte des Boches n’existe pas de nos côtés. Je ne parle pas de nous autres les automobilistes qui ne les voyons jamais, mais j’ai causé avec bien des combattants. Ils sont tellement infatués de leur supériorité sur les Allemands que cela deviendrait ridicule en d’autres circonstances et si ce sentiment là n’était le secret de notre force. Ils reconnaissent parfaitement toutes les qualités du soldat allemand, mais eux, ils sont meilleurs. Le plus empoté de nos soldats, le plus engourdi de nos paysans mobilisés vous proclamera sans rire que quand il sera vis-à-vis d’un Boche, il lui aura vite réglé son compte. Cet état d’esprit est épatant. Je dis épatant, parce épatant étant français, l’état d’esprit l’est aussi. Quoi qu’il en soit, c’est très rassurant. Je me suis demandé qui a créé cet état, est-ce les journaux, qui l’ont persuadé aux poilus par leurs récits enflammés ou n’en sont-ils que le reflet ?

Le bien –être relatif dont jouissent nos soldats a bien aidé à soutenir leur moral. Ils ont été comblés de douceur. Les femmes françaises ont tant travaillé pour eux que pas un n’a manqué de vêtements chauds pour cet hiver. Nous mêmes en avons reçus bien que nous soyons bien moins intéressants que les combattants. Il ne se passe pas une semaine sans qu’il y ait de distribution supplémentaire de tabac, allumettes, cigares, etc.….Les Américains en ont beaucoup envoyé. L’Amérique a bien fait pour la France. J’en ai vu à Saint Pol toute une ambulance américaine. Les auto-ambulances, les infirmières et les infirmiers portent avec la Croix-Rouge de Genève le drapeau étoilé. Personnel et matériel viennent d’Amérique. Cela prouve que nous avons encore des amis. On ne voit nulle part de troupes à l’air souffreteux et misérable. Tout le monde est en bon état, bien habillé et plein de confiance. L’histoire du poilu montrant sa capote toute déchirée et effrangée en disant : « nous faisons la guerre en dentelles » n’est qu’un canard de journal. Toutes les troupes que j’ai vues avaient l’uniforme en drap gris, ce qui prouve que tous ont été rhabillés à neuf. Pour ma part, j’ai déjà touché en plus deux complets en toile bleue et des pantalons de drap. Par exemple, il faut bien dire que les Boches sont bien habillés aussi et aussi gras et frais que nos soldats. Ne croyez pas trop au pain K K.

Ces gens-là seront battus parce que nous sommes plus nombreux qu’eux, nous et nos alliés. Voilà tout.

Pendant que nos autos roulent dans des nuages de poussière, et seulement la nuit, je suis bien tranquille dans mon cantonnement. Je crois que ça ne durera pas et que je vais les accompagner. Hier j’ai fait une lessive. Ces blanchisseuses n’y entendent rien. J’aimerai mieux le faire moi même. Mes raccommodages tirent à leur fin. Me voilà paré, prêt à partir pour la Prusse. Je m’engraisse toujours. On est pourtant après tout moins bien nourri que chez soi. On a encore plus de soucis et d’ennuis. Je me demande pourquoi on se porte mieux. Est-ce au grand air, est-ce au long repos de nos nuits que rien ne vient troubler ? L’appel du matin n’est qu’à 7 heures et nous avons bien le temps de dormir.

Je t’enverrai ma photo quand je pourrais la faire faire. Mes moustaches courtes ne m’incitent guère à le faire pour le moment. Je me rase deux fois par semaine et je rase Gauthier aussi, ce qui te prouve que je m’y entends. Voilà une source d’économie pour plus tard, mais mes finances actuelles en ont souffert. Rasoir, blaireau, glace, joints à « l’arasage » d’un fil, l’utile et l’agréable réunis et puis à quoi sert d’avoir tant d’argent, si on venait à le perdre ! En tout cas, ne m’en envoie pas.

10 heures.

Je viens de recevoir l’ordre de se préparer à partir. Je termine vite. Embrasse bien pour moi mon petit Joseph, ma Marcelle, et tes bons parents. Sans oublier tes gentilles sœurs. A toi mes meilleurs baisers. Ecris-moi, mais ne t’étonne pas si tu ne reçois rien.


Lucien
Lettre du mardi 20 avril 1915


Nous contacter