Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du dimanche 25 avril 1915
Croisette, dimanche 25 avril 1915
Bien chère Alice,

Je commence cette lettre sans savoir si j’aurais le temps de l’achever. Mais mon enveloppe est prête et je l’enverrai quand même, finie ou non. Je t’ai envoyée une carte, ce matin, Depuis, nous avons eu trois ordres de départ, contremandés un instant après, mais nous restons sur l’alerte. Je me plaignais avant de ne pas assez agir, me voilà bien satisfait, maintenant, il y en aurait même un peu moins…

Après 5 jours de déplacements dans les environs (et où la plupart du temps je restais dans les cantonnements de Buneville, sauf un voyage dans la Somme. Nous avons reçu vendredi matin à 8 heures l’ordre de se tenir en position d’alerte. Vingt minutes après arrive l’ordre de départ immédiat. Je garde un camion pour emballer mon matériel. Le camion cuisine se trouvait parti aux vivres à Saint-Pol et j’emballe vite. Nous partons rejoindre la section à Saint Pol qui arrivait chargée de troupes et nous voilà partis pour Hazebrouck. De là, sans arrêt, on nous fait filer en Belgique. Jamais je n’oublierai ce voyage. A partir de Stennworde, la route est prodigieusement encombrée. Toute une division de cavalerie anglaise filait avec nous à grande vitesse sur le Nord. De nombreux bataillons d’infanterie anglais marchaient de l’autre côté de la route. Puis c’était une interminable file de voitures militaires, de fourgons, de caissons, d’ambulances françaises et anglaises. Des autos rapides d’officiers d’état-major, des motocyclettes d’estafettes puis de longues rangées de camions et d’autobus remplis de troupes, des camions automobiles également chargés de munitions ou de vivres. Puis des théories d’ambulances automobiles rapides et silencieuses et tout cela montait vers le Nord à pleine route, les camions par deux de front, les troupes sur le côté de la route au milieu d’un tapage infernal d’appels, de cornes, de sirènes, de coups de sifflets mêlés au ronflement de milliers de moteurs. Des aéros plus rapides que nous nous dépassent.

Nous nous disons en voyant tout ce mouvement : c’est le grand coup, cette fois. Sur les autres routes de Flandre où l’œil peut voir, des nuages de poussière annoncent qu’elles sont aussi encombrées que la nôtre. Nous approchons de Poperinghe et voilà un nouvel élément qui vient augmenter l’encombrement et intrigue notre attention. Ce sont de lamentables cortèges de voitures, de charrettes, de carrioles à bras, de brouettes, chargées de matelas, de couvertures, de paquets de vêtements hâtivement pliés dans des draps, quelques petits meubles, chaises et sur ces voitures que mènent des vieux à cheveux blancs, sont des femmes, des enfants, des vieilles. Là, une jeune femme lasse de marcher a quitté une bottine et marche avec un chausson. Une autre n’emporte qu’un gros paquet sur son dos et un petit enfant dans les bras. C’était la triste image d’un peuple qui fuit devant l’envahisseur. A voir ces malheureux essayant de sortir de notre flot pour descendre en sens inverse sur la France, toute notre joie du matin s’était évanouie. Ces vieux tristes, ces femmes qui pleurent, cela signifie tout simplement que les Prussiens ont avancé. Et c’était vrai, ces barbares faisant usage de bombes asphyxiantes ont fait une trouée vers Ypres et nous ont pris 39 canons dont les artilleurs empoisonnés par les gaz délétères sont tous tombés. Un régiment de Canadiens s’est sacrifié et a aidé à arrêter l’ennemi qui a avancé de sept kilomètres quand même. C’était la cause de l’exode de tous les villages environnants et de notre soudaine arrivée.

Nous traversons Poperinghe au milieu d’un flot ininterrompu de troupes qui nous suivent. La canonnade est très violente, elle domine le bruit de toutes les autos. Les soldats belges nous donnent des détails, nous filons sur le front. Plus nous approchons, plus notre marche devient difficile. Il faut laisser passer les ambulances et les caisses à munitions. Nous prenons les chemins de traverse, les troupes passent dans les champs. La nuit vient. Les canons à 1900 mètres en avant tonnent effroyablement. Nous ne pouvons plus avancer. Des milliers de camions et d’autos sont là, vomissant des soldats, français et anglais. Des fusées éclairantes illuminent le ciel constamment. La rumeur incessante du canon étouffe le bruit de la fusillade. On ne voit qu’éclairs continuels, obus qui éclatent ou coups qui partent. Puis, à six kilomètres devant nous, une immense lueur monte dans l’air, embrasant la moitié du ciel, c’est Ypres qui brûle. Nous sommes en plein sous le feu de l’ennemi, mais aucun obus ne vient jusqu’à nous. On ne sait pas que nous sommes là, si près. Tous nos feux sont éteints. Nous laissons cependant la bataille pour retourner chercher d’autres troupes. Mais ce n’est pas commode, nous mettons trois heures pour faire dix kilomètres, dans toute cette cohue. Nous sommes vides et les camions vides doivent laisser la route libre pour ceux qui arrivent chargés. Nous croisons des zouaves, puis c’est l’infanterie anglaise qui arrive. Ils vont au feu bravement, leurs officiers n’ont qu’une canne à la main. Les hommes tout jeunes, sans sac chantaient La Marseillaise. Pour des Anglais, c’est un peu fort. Je l’ai entendue chanter à deux reprises, par deux troupes différentes. Il est plus de dix heures du soir quand nous sortons de Poperinghe. Depuis neuf heures ce matin, nous roulons, sans d’autres arrêts que ceux causés par l’encombrement de la route. Impossible de cuisiner, les hommes mangent un morceau de fromage et de viande froide que je leur donne dans un petit arrêt.

Nous filons rapidement cette fois, sur les routes moins encombrées et nous arrivons à Cassel, dans le Nord, à minuit et demi. Nous sommes vannés. La poussière épouvantable que nous avons eue tout le temps a mis les yeux en feu. J’ai le nez tellement irrité à force de m’essuyer qu’il saigne en dehors. Trois camions inconnus se sont jetés dans les fossés, soit que leurs conducteurs aient été aveuglés par la poussière, soit qu’ils se soient endormis sur leurs sièges. La poussière fait cet effet. On ferme les yeux, malgré soi, dans les arrêts, pour éviter cette poussière et on s’endort. Ça nous est arrivé à mon conducteur et à moi. Nous nous sommes endormis tous les deux pendant un moment d’arrêt. Le convoi est parti et nous sommes restés sur la route dans Poperinghe où nous nous sommes perdus. Heureusement, la police belge nous a remis sur le droit chemin.

A Cassel, on nous a donné une heure pour faire le plein d’essence et manger un bout. Nous n’avions plus d’essence. Des camions viennent je ne sais d’où pour nous ravitailler. Tout est bien prévu. Cassel est sur une hauteur, un mamelon qui se dresse tout seul dans l’immense plaine des Flandres. C’est un lieu de tourisme très fréquenté, on y jouit d’une vue immense sur tous les points de l’horizon. C’est là que fut livrée autrefois une bataille fameuse. La ville au sommet de ce pic a l’air très ancienne avec ses vieilles maisons armoriées, son donjon, sa curieuse église à trois nefs. D’élégantes villas modernes lui font une jolie ceinture, six moulins à vent sont alignés au sommet du pic qui se dresse à peu près comme si le mamelon de Chandieu se trouvait tout seul au milieu de la plaine d’Heyrieux, mais en plus grandes proportions. Un tramway électrique relie la ville haute au quartier de la gare, en bas. Plusieurs routes, vraies allées plantées d’arbres grimpent en spirale vers le sommet, présentant à chaque pas un panorama nouveau et admirable. Quand nous y sommes arrivés la nuit, la plaine présentait un étrange spectacle. Toutes les routes au loin étaient marquées par des rubans de feux mouvants se suivant ou se croisant sans interruption. C’étaient des files d’autos. Sur le chemin de fer, en bas, les trains arrivaient sans discontinuer et passaient leurs chargements d’hommes aux camions qui repartaient sans cesse sur le front. A chaque départ de section, nous avancions un peu pour serrer sur la route. Nous avions allumé les phares une fois hors de danger et c’était comme une immense illumination qui s’étendait à perte de vue sur la vaste plaine.

A une heure et demie, j’ai passé à chaque camion pour donner du café chaud aux hommes. Ici, il m’est arrivé un petit fait qui montre la fraternité qui règne entre les gradés et les hommes. Au moment où je revenais avec ma cruche de café, je rencontre sur la route un capitaine, muni de son ordonnance. La lune était claire, je le voyais bien. En me croisant, il répond à mon salut et dit « on dirait que ça sent le café ». Je m’arrête et lui en offre un quart. Il me répond : « avec plaisir, je n’ai rien bu depuis ce matin à dix heures ». Je fais boire son ordonnance aussi et comme un service en vaut un autre, ce capitaine qui commandait un groupe d’autos placé devant le notre me dit que nous ne partirons pas avant quatre heures du matin. Il est presque deux heures. J’en profite pour me coucher tout habillé, car j’avais emporté ma fameuse paillasse. A trois heures moins le quart, on me réveille. Nous partons pour faire …. Cent mètres ! Ce manège dure jusqu’à dix heures du matin. Cette fois c’est notre tour. Nous chargeons et nous partons pour Poperinghe où nos camions arrivaient demi heure après le bombardement. Un cheval éventré gisait encore au milieu de la rue principale. Les gens affolés se sauvaient en toute hâte. Je n’ai pas vu cela. En quittant Cassel, j’ai suivi la section jusqu’à Stenworde et de là je les ai laissés filer vers la Belgique pour revenir ici faire la soupe avant leur arrivée.

De tout ce voyage, c’est la poussière qui nous aura laissé le plus cuisant souvenir. C’était affreux, nous étions blancs de partout, aussi bien la figure que les vêtements. Les gens des villes que nous traversions, et qui pourtant n’ont pas le cœur tendre, je te l’ai déjà dit, prenaient pitié de nous. On nous apportait du vin, de la bière, du pain, des oranges. Pour ma part, j’ai eu une bouteille de bière, une orange et beaucoup de cigarettes. Les cigarettes, c’est pour les copains.

J’ai conduit le camion un moment, dans cet encombrement, ce n’est pas agréable, surtout avec la poussière qui nous aveugle et en même temps masque la route. Je suis arrivé à Croisette à trois heures du soir et il a fallu tout déballer pour leur faire du bouillon dont ils avaient bien besoin. Les moteurs ont tourné pendant 19 heures consécutives de 9 heures du matin le vendredi au samedi 4 heures du matin. Nous n’avons eu aucun accident dans notre section.

Comme résultat du combat dont je t’ai parlé plus haut, nous avons repris le terrain perdu. On parle de 14000 hommes de pertes, Anglais ou Français. Je ne l’ai pas vu, mais pendant que nous étions dans Cassel, j’ai vu passer de nombreuses ambulances-autos remplies de blessés anglais enveloppés dans des pansements pleins de sang. Ce n’est pas beau la guerre. La vue de tous ces blessés aux figures pâles nous jetait un froid….ça ne m’empêchera pas d’y retourner quand il faudra, et ce sera peut-être pour ce soir ou demain. Nous sommes toujours en alerte. On ne fait pas même des réparations aux camions, on attend. Toute la nuit, il a passé ici des autos et du train monte ( ???) . Heureusement, il a plu, cette nuit, ça abattra un peu cette maudite poussière.

Je cuisine chez une brave femme a qui la guerre pèse bien. Elle a ses deux fils, 28 et 26 ans sur le front. Son mari a été mobilisé il y a huit jours, il a 46 ans et il est parti à Périgueux. Son jeune fils, celui qui a 26 ans, est veuf. Sa femme est morte en couches au mois de juin dernier et il lui est resté un petit garçon très joli, ma foi, qui a maintenant onze mois. Cette femme est pour le moment seule avec sa fille qui a 22 ans. Elles nous ont bien reçu. Elles m’ont préparé un lit pour ce soir, avec des draps. Si je puis y coucher qu’on ne parte pas, cela fera trois jours et demi que je n’ai pas couché dans un lit. C’est la première fois que je rencontre des gens accueillants dans ces pays et cela fait plaisir.
Il m’a fallu manger mes conserves pendant mon voy
ON PART EN BELGIQUE, MILLE BAISERS A TOUS. DIM. SOIR, 9H20

Croisette, le 26 avril 1915 Lundi, 11 heures

Je t’envoie ces deux mots, pensant qu’ils arriveront plus vite que la lettre que je t’ai envoyée hier sans avoir pu l’achever. Les autres sont partis et je reste tranquille aujourd’hui. Je vais toujours bien et je pense que bientôt tu pourras m’en dire sincèrement autant. Il ne faut guère compter sur des ouvriers Belges ou d’ici. La main d’œuvre manque partout. Il faudra ne faire que le plus gros cette année. Mettre les bêtes au pré et ne pas semer de vert en place. Rien ne fait supposer que la guerre finisse bientôt, bien au contraire. Ma confiance au succès final est toujours aussi grande mais ce sera long. Nous bardons dur et ferme. C’est merveilleux de voir comme tout cet immense matériel marche bien. 70 est loin. J’aurais beaucoup à te raconter, plus tard, après la guerre.

Tu m’enverras des conserves, quand tu pourras. Je n’en ai plus de ce que j’avais emporté de Lyon et parfois c’est utile. J’ai encore du chocolat. Envoie moi des nouvelles de mon petit Joseph que je voudrais connaître. Le temps me dure de cela. Si tu veux, fais la photographie. Embrasse bien pour moi ma petite Marcelle et reçois pour toi mes meilleurs baisers. J’adresse à ton papa, à la mémé et à tes sœurs mes affectueux sentiments.
Lucien
Lettre du mardi 27 avril 1915


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