Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 1er février 1915
Framecourt, lundi 1er février 1915

Lettre de Lucien à sa fille Marcelle

Ma chère petite fille,

J’ai pensé que la première lettre que j’avais envoyée de Lyon devait être usée et je t’écris celle-ci pour la remplacer. Tu viens d’avoir six ans, tu es donc une grande personne et je voudrais bien que tu me fasses bientôt une réponse. A ton âge, je n’allais pas encore à l’école, mais je savais déjà écrire. Malheureusement, il n’y avait pas de guerre à ce temps-là et je n’avais pas l’occasion d’écrire à mon papa. Puisque tu en as l’occasion, il faudrait me montrer un peu les progrès que tu as faits. Il y a avec moi des papas qui ont des petites filles comme toi et ces papas-là reçoivent des lettres très intéressantes de leurs petites fillettes. Je voudrais bien être comme eux, qu’en penses-tu ? Je ne sais pas ce qu’il y a de si curieux dans ces lettres, mais quand ils les ont lues, les papas les regardent encore longtemps. J’en ai vu quelques-uns qui avaient même l’air d’avoir un peu pleuré en les lisant. Aussi j’attends avec impatience tes confidences. Je t’avertis que je serai très indulgent, je ne compterai pas les fautes d’orthographe, cela me prendrait peut-être trop de temps. Je ne dirai rien non plus si tes doigts marquent et si la feuille n’est pas aussi blanche que ta petite âme. A bientôt, donc, je compte recevoir ta première lettre quand j’entrerai en Prusse. Tu vois que pour en arriver-là, nous avons bien à faire tous les deux.

Je pense qu’en attendant, tu es toujours bien sage, bien affectueuse pour ta maman, bien gentille avec tous, avec ton parrain qui remplace ton papa, avec ta mémé qui te gâte tant et avec tes tatas si bonnes pour toi. Je serai bien content, quand je reviendrai, de trouver une petite fille parfaite, bien savante, dont je serai très fier. Il faut absolument que tu sois aussi sage que (l’était) ton cher petit frère dont il faut bien te rappeler. Il était bien gentil, lui, bien caressant. Il t’aimait bien et n’oubliait jamais de te dire adieu avant de s’endormir. Si le bon dieu avait voulu qu’il devienne plus grand, tu aurais certainement eu en lui un gentil compagnon de tes jeunes ans et son papa aurait eu de grandes raisons d’être heureux. Mais il n’en a pas été décidé ainsi et il faut vivre avec son seul souvenir puisque nous n’avons même pas l’image de ses traits chéris. Ma chère petite, demande bien dans tes petites prières que le bon dieu te laisse croître bien sage, bien douce, bien gentille comme était ton petit frère qui est là haut avec les anges.

Embrasse bien souvent ta chère maman qui est bien triste d’avoir perdu son petit Ernest qu’elle aimait tout autant qu’elle t’aime. Dis lui que je pense bien souvent à vous tous, que je suis bien heureux en songeant qu’un jour viendra où je vous reverrais tous : toi plus grande et encore plus sage, mais qu’il y a des jours que je suis tout seul et que la pensée du cher petit disparu ne me quitte guère car lui je ne le reverrai pas et c’est bien ma plus grande peine.

Ma chère petite Marcelle, je t’aime assurément bien, je compte bien que tu me donneras la joie de te voir grandir en sagesse et que tu adouciras par là les regrets que ton cher petit frère a laissés si vifs et si tenaces.

En attendant ta fameuse réponse, je te charge de bien embrasser pour moi tous ceux qui veillent si affectueusement sur toi et reçois, ma petite chérie bien aimée, les meilleurs baisers de ton papa qui ne t’oublie pas.

Je mets pour toi et ta maman ces deux petites fleurs des champs. Des perce-neige qui annoncent le retour du printemps et de l’espoir.
Lucien
Lettre du lundi 1er février 1915


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