Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 19 novembre 1914
Lyon, vendredi 20 novembre 1914
Vendredi soir 7 heures

Très chère Amie


Je m’attendais à recevoir une lettre de toi ce soir, mais sauf le bien court billet que j’ai trouvé avec les galoches, je n’ai rien vu venir. Je n’ai reçu en somme que ta lettre de mardi dernier ; une seule en tout. C’est bien peu. Pourtant, j’aimerais bien recevoir deux lignes de toi. Quand je serai loin et ça sera bientôt, ce sera plus difficile. Je t’ai écrit tous les jours. As-tu reçu ? J’ai fait une demande écrite pour faire venir Emile avec moi. Je l’ai adressée au commandant par la voie hiérarchique. Puisse-t-elle réussir ! Ils doivent avoir bien froid là-haut dans les tranchées. Moi, au moins, j’ai un toit avec des portes bien jointes, de bonnes couvertures et de la paille bien sèche. Mais eux ? J’ai reçu une carte de Camille Gardon. C’est tout.

Aujourd’hui a été mon troisième jour de cuisine. L’un de nous, celui de quarante-sept ans part demain samedi. Le chef cuisinier m’a averti que mon tour était très proche. Il le savait des sous-officiers. Il vaudrait donc autant que tu viennes encore dimanche m’apporter ce qu’il me reste à prendre en effets et surtout des mouchoirs. Bien entendu, à la condition que cela te fasse bien plaisir et que tu puisses sans danger affronter le mauvais temps que nous tenons.

Il neige ce soir, mais le temps est trop froid pour qu’il en tombe beaucoup. J’aurais bien aimé embrasser la petite avant de partir, mais le temps est si mauvais qu’il faudra encore attendre pour l’amener. De même pour ton Papa ; le temps est trop mauvais pour lui sans cela, je l’aurais prié de venir me voir avant mon départ définitif.

Ce départ a lieu de deux façons. D’abord, on quitte Montplaisir pour aller rue Garibaldi ; puis là on s’équipe et le départ a lieu trois ou quatre jours après. On va ensuite à Lyon où parfois il y a encore arrêt de quelques jours. Enfin en somme, d’après un sous-officier qui en revient, le service des convois est fait actuellement dans les meilleures conditions. La mortalité est insignifiante ; la nourriture très bonne et le service bien moins dur qu’on ne se l’imagine. Tu vois qu’il n’y a pas lieu de t’alarmer sur mon sort. En attendant, je me chauffe bien contre mes fourneaux. Tu sais que la popote des sous-off où je suis a lieu dans la cour même de Martin le boulanger.

Je leur ai aidé ce tantôt à décharger deux balles de farine de Milliat que la jeune femme venait de chercher du Moulin. Si tu savais quelle misère ils se voient. Le patron, le fils Martin, est parti depuis la guerre. Il ne reste que les femmes ; il faut aller tous les jours au Moulin car on ne donne que deux ou trois balles à la fois. Ce soir, leur garçon les a planchées. Il faut voir ce que ces pauvres femmes s’en voient et tout ça pour manger de l’argent. Elles le disent. Je ne me suis pas fait connaître, mais je me suis bien félicité en m’en allant d’avoir fermé à Valencin. Pauvre chérie, qu’aurais-tu fait toute seule.

Je ne suis sorti nulle part depuis le souper chez mes cousines Denayaud. Lyon est trop loin. Je t’écris ce soir de l’usine Lafont. J’ai mes galoches et je ne veux pas me changer pour aller à Lyon.

N’oublie pas de vider l’eau de l’auto. Couvre bien le moteur pour qu’il ne gèle pas. Je ne t’écrirai pas demain samedi. A dimanche si tu peux venir, mais sans danger pour toi.

Au revoir, chère et tendre amie, je termine en souhaitant pour tous une bonne santé et en vous embrassant tous du fond de l’âme.
Ton dévoué et aimant



N’oublie pas de m’apporter mon brevet de chauffeur (carte rose)
Vide aussi l’eau du moteur du pétrin pour qu’il ne gèle pas. Pour cela ouvre le petit robinet en cuivre du côté de la fenêtre du moteur jusqu’à ce que toute l’eau s’en soit échappée (toute l’eau de la bâche).

Lucien
Lettre du dimanche 22 novembre 1914


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