Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du dimanche 22 novembre 1914
Lyon, mardi 24 novembre 1914
Mardi soir 8 heures
Chère Amie

Il est tard et ma lettre sera courte. Il nous est arrivé ce soir un détachement venant de Bordeaux. Il y avait parmi eux un sous-officier qui est venu souper bien tard tout seul, il m’a fallu le servir, d’où mon retard ce soir. Néanmoins, je ne peux aller me coucher sans causer un peu avec toi. As-tu fait bon voyage, hier ? Ta lettre me le dira. Après vous avoir quitté, je suis rentré au mess. J’ai trouvé suffisamment, et puis j’ai écrit à C. en substance ceci : que je trouvais injurieux pour moi ses intentions de « contrôler » que nous allions reprendre, dans la mesure de tes forces, nos rentrées chez nos clients et que s’il faisait dans la famille la moindre démarche, il était bien averti que nous lui opposerions pour le payer la plus grande inertie. Le tout sur un ton ferme et poli, sans colère. Attendons donc.
J’ai vu et mangé le bout de pain que tu m’avais apporté. Tout son défaut vient du four pas assez chaud. En dehors de cela, la pâte était bien faite et allait bien comme levain. Cependant, elle pourrait être un peu plus douce. Il vous faudra cuire chez Rey, c’est préférable.

Aujourd’hui, je me suis changé de linge et j’ai mis tremper au savon dans l’eau froide ma flanelle et ma chemise que je laverai demain. A ce sujet, envoie-moi donc la manière de laver les différentes sortes de linge : laine, fil, coton, tec. Cela me servira.

Avant de terminer, je te dirai encore ceci : Tu m’as dis hier que j’étais malade, que je te le cachais. Une fois pour toutes, expliquons-nous bien là-dessus. Quand on vit ensemble, on sait à chaque heure de la journée ce qui arrive d’heureux ou de fâcheux à l’autre et on règle sa vie en conséquence suivant les événements. Quand on est séparés, comme c’est notre cas, on s’efforce de détruire les effets de l’absence en s’écrivant souvent dans le but de se renseigner sur le genre de vie que l’on mène séparément. Or, pourquoi se tromper mutuellement ? Pourquoi ne pas se confier ses peines et ses souffrances si l’on en a ? A qui les dire, alors ? Et puis en envoyant des lettres toujours optimistes, on éveille la méfiance de l’autre qui se dit : il ou elle est peut-être malade et ne me le dit pas. Pour moi, j’aurai pour règle de toujours te dire la vérité, comme si tu le voyais. Quand je te dirai que je serai malade, si je le deviens, je te dirai exactement quelle est la gravité de mon mal et quand je te dirai que je ne le suis guère, tu ne chercheras pas à croire que je le suis davantage. En un mot, que la vérité soit la règle absolue entre nous. Au moins nos lettres nous apporteront une consolation véritable, parce que les nouvelles qu’elles contiennent seront sincères.
Notre sous-officier qui t’avait si bien reçue part demain. En convoi pour le front. Départ définitif samedi 28. J’ai encore esquivé ce coup. A quand mon tour ?

C’est l’heure de terminer. Au revoir chère petite amie. Embrasse bien pour moi tous ceux que j’aime là-bas, la petite, ton papa et ta Maman, tes sœurs. Pour toi mes meilleurs baisers.



PS : J’ai reçu de ma sœur ce matin une lettre bien affectueuse.
Note
Courrier écrit sur un papier à en-tête du café Valençon, 140 Grande rue et Place de Lyon Montplaisir
Lettre du mercredi 25 novembre 1914


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