Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 24 novembre 1914
Lyon, mercredi 25 novembre 1914
Mercredi soir, 3 heures
Très chère Alice


J’ai reçu ta gentille lettre ce matin. Je t’écris celle-ci de la rue Garibaldi où je suis de nouveau venu habiter, ce qui signifie que mon tour de partir en convoi est arrivé. Je l’ai su à midi. J’ai eu juste le temps de diner et de prendre mes effets et en route. Je pars dans ce convoi comme cuisinier en chef. Comment vais-je m’en tirer ? Mais je serai au moins au chaud dans ma voiture couverte et exempt de gardes et puis j’aurai au moins toujours de quoi manger. Nous ne partirons probablement pas de Lyon avant le 6 ou le 7 décembre mais comme le convoi est désigné, il ne faudra pas trop t’étonner que l’on parte avant. Dans ce cas, je t’avertirai par dépêche. Ce qui me manquerait, ce serait deux petits sacs de 25 centimètres sur 35 environ pour loger mes affaires propres sans avoir besoin chaque fois de tout déménager tout mon sac pour avoir quelque chose. Il me faudrait aussi un petit sous-main pour ranger mon papier à lettres sans qu’il se froisse trop (pas plus grand qu’une feuille comme cette lettre). Une couverture de vieux registre ferait l’affaire. Le tout dans une petite poche en cuir ou toile.

Je crois que le cantonnement est toujours comme il était avant et qu’on peut coucher en ville. Si je ne t’écris rien autre, tu viendras me voir dimanche. Ce soir, je retournerai à Monplaisir chercher mon sac de couvertures que j’y ai laissé. Si mes soirées sont libres, je retournerai chez Joséphine les passer. J’ai perdu un de mes grands sacs de toile. Tu m’en feras passer un autre que je coudrai pour faire un lit. Je tiendrai bien à te voir pour te demander des explications sur la cuisine. Tu rassembleras bien tes souvenirs à ce sujet pour me donner les indications nécessaires et me dire les fautes à éviter. Tu me mettras, pendant que j’y pense, un ou deux mouchoirs de cou pour remplacer le cache-nez trop embarrassant et un ou deux tabliers.

Je pense bien, Chère Amie, que tu ne t’alarmes pas outre mesure de mon départ. Nous sommes en guerre et c’eut été bien étonnant que je reste à Lyon. Ce sera bien beau d’y être resté plus d’un mois. Je suis parti en effet le 26 octobre. Les renseignements que j’ai encore eus sur la vie en convoi montrent que ce poste est un des plus privilégiés de l’armée et le fait qu’on y fait partir des hommes de tout âge semble bien montrer qu’en somme, il n’y a pas de danger. Dans mon poste de cuisinier, si je peux m’en tirer, je n’aurai pas de voiture à conduire. Je serai dans une voiture avec les autres ouvriers et je ferai la popote en arrivant pendant que les autres nettoieront leurs machines et monteront la garde ou feront leurs chargements et leurs livraisons.

Je ferai avant de partir une provision de cartes sur lesquelles je mettrai ton adresse afin de pouvoir souvent, en route, t’envoyer quelques lignes. Tu n’en attendras pourtant pas tous les jours, car il se peut que nous passions dans des régions d’où les envois seraient impossibles.

Et maintenant, Chère Amie, profitons bien des quelques jours qui nous restent à passer ensemble pour ne rien oublier et que tout soit remis à la volonté de Dieu. Lui seul connaît notre destin et en Lui seul nous devons avoir confiance. Il nous a pris notre petit ange pour en faire peut-être notre bon gardien. Ayons donc foi en l’avenir. Comme a dit Emile, cette année est bien pour nous l’année terrible ; mais les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Des jours meilleurs viendront pour nous ; nous saurons plus tard mieux apprécier le bonheur d’être réunis et de toutes nos souffrances actuelles, deuil, ennuis, séparation, naîtra une ère de calme et d’apaisement. Prions donc, chère Amie, puisque nous avons foi au tout-puissant ; prions pour ceux que nous aimons, pour ceux qui sont disparus, pour ceux aussi qui nous font du mal. Pensons aussi dans nos prières à ceux qui sont morts pour notre patrie et qui ne reverront jamais leurs foyers ; à ceux qui exposent chaque jour leur vie et leur santé là-haut dans les tranchées glacées pour conserver le bien-être dont nous jouissons tous encore en ce moment. Et avec l’aide que Dieu ne saurait refuser à ceux qui l’implorent, nous triompherons de tous nos maux, petits et grands.

Je t’embrasse, Chère bien aimée pour toi et pour tous.

Lucien

Adresse : L.S. section automobile. 14ème escadron du train, cantonnement Garibaldi. Lyon
Note
Le 14eme escadron du train était cantonné en 1914 à la caserne Part-Dieu, dont un des bâtiments ouvrait sur la rue Garibaldi : http://www.museemilitairelyon.com/spip.php?article67
Lettre du jeudi 26 novembre 1914


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