Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 26 novembre 1914
Lyon, mardi 1er décembre 1914
Mardi 2 heures

Très Chère Alice


Je vais te faire ma chronique habituelle profitant de ce que j’ai bien le temps. Je suis sorti ce matin à dix heures pour aller voir Mme Peyaud mais le marché était déjà levé et malgré toutes mes recherches, je n’ai pu la trouver. Je n’ai pas pu aller plus tôt, craignant que mon absence du quartier m’attire quelques désagréments. J’irais demain dire à Auguste Faure de prendre le paquet chez D. On nous a avertit ce matin que notre départ serait devancé et qu’on supprimait dans cette éventualité toutes les permissions. Cela m’est fort égal maintenant que tu es partie, les permissions ne me sont pas nécessaires. Le chef m’a dit néanmoins que nous serions avertis au moins vingt-quatre heures à l’avance. Je te le dirai vite et tu m’amèneras la petite. En l’enveloppant bien, elle ne prendra peut-être pas froid et je voudrais bien l’embrasser avant de partir.
En vous quittant hier, je suis allé chez les cousines D. rendre leur clef. J’y ai mangé la soupe et passé la soirée avec. Ce soir, j’irai chez Joséphine ou chez les Berthier, je verrais. Ce matin, j’ai fait du lavage, un mouchoir, ma cravate, mes pantalons et bourgerons de toile bleue. J’ai lavé à l’eau froide, au savon et à la brosse. J’ai fait très propre, bien mieux qu’à l’eau chaude, pourquoi ?

Tu m’écriras toutes les recettes de cuisine que tu connais en les groupant en ordre, par exemple tout ce qui commence de la même chose, tu le mets ensemble, puis partant de là, tu me dis la manière de faire, quelles sont les principales fautes que l’on peut commettre, quel fourbi. Exemple : pommes de terre. Nouilles et macaronis, haricots, omelette, sauces, gratins. Manière de faire un roux, différentes sortes de plats qui commencent par un roux, civet et rôtis. Manière de vider une volaille, un lapin. Ce que tu sais sur les différents morceaux en viande de boucherie. Du bouillon, maigre, gras, riz aux haricots, etc. Les salades diverses, pommes de terres, haricots, herbes, etc.

Tu mettras ces recettes sur des feuilles volantes au fur et à mesure que tu les feras, tu me les enverras et je les joindrai toutes ensemble pour en faire mon guide. Ta maman et tes sœurs peuvent aussi m’écrire de ces feuilles, elles seront les bienvenues dans la collection.
Si tu y penses, tu m’apporteras des plumes Sergent-major. Fait dire en Portes qu’ils n’oublient pas de faire vider l’eau de l’auto d’Emile. Peut-être bien que ce ne sera pas trop tard, il est mieux abrité que le notre. N’oublie pas le moteur du four. J’ajoutais un petit bout de caoutchouc au petit robinet (côté fenêtre) et je faisais couler dans un arrosoir pour vider la bâche. Si le robinet coule mal, lui passer un fil de fer dedans. On peut vider l’eau aussi en dévissant sur le devant du moteur (en dessus de la porte) le support en fer du graisseur en verre ; le trou est plus gros et ça va plus vite. Tous les écrous moteurs et auto se dévissent de droite à gauche.

Il serait aussi de toute nécessité de mener le plus tôt possible de l’acétylène chez vous. Pourquoi acheter du pétrole puisqu’il y a là haut du carbure à volonté. Il y a des tuyaux chez Brossard. Prends aussi la conduite qui est sous la terrasse, faire les joints avec le caoutchouc du four en bien serrant le caoutchouc avec une ficelle de plomb pour éviter les fuites. Avant d’installer la lampe la bien nettoyer avec un fil de fer. Il y a deux bidons de carbure d’entamés. Il faudrait passer le plus gros au crible et le ranger dans les deux bidons en fer à fermeture hermétique. (Il y en avait un chez Guillermain) pour éviter qu’il ne se gâte trop. C’est un travail vite fait à ne pas renvoyer. Renvoyer aussi la location de Faure.

Réclamer au gendarme à Heyrieux un sac de charbonnaille et la toile au facteur. 2 toiles et un sac 250 livres. Au notaire Guillon 12 Francs et 4 bidons d’essence.

Et puis surtout ne pas te faire le moindre mauvais sang. Ceux qui voudront savoir quelque chose n’ont qu’à venir me trouver, je les renseignerais.

Tu pourrais me mettre un mouchoir de cou de plus, un c’est peu.
Je me suis acheté un briquet pour 35 sous. Je l’ai payé au contrebandier avec ta pièce fausse. Je ne sais pas encore quel est le plus volé des deux.
Je vais m’arrêter pour quelque chose pour demain.

Au revoir donc, chère Alice, embrasse bien tout le monde pour moi, la petite beaucoup et surtout repose toi bien pour vite guérir.

Ton mari aimant



(Convoi Maugis)

Lucien
Lettre du mercredi 2 décembre 1914


Nous contacter