Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 1er décembre 1914
Lyon, mercredi 2 décembre 1914
Mercredi 4h30

Ma chère Alice

Je viens de recevoir ta gentille lettre. Pourquoi t’attristes-tu dès que je ne suis plus avec toi ? Je t’ai déjà dis et je te le répète encore une fois qu’à moi seul il appartient de régler nos comptes. Du moment que je suis au régiment, il y a suspension forcée pour toutes nos affaires. Tu n’es pas tenue d’expliquer. Dis à tout le monde que je suis parti pour éviter d’être pris dans l’Infanterie plus tard. Je suis très fier d’ailleurs de jouer mon petit rôle dans le grand drame qui se déroule maintenant et dont l’issue bonne ou malheureuse aurait tant de répercussions.

Je veux donc que tu aies avec tout le monde une attitude réservée et hautaine en attendant mon retour. Si chacun avait payé ce qu’il nous doit, nous n’aurions eu aucune difficulté financière. Le seul embarras vient des défauts de paiement de nos clients. Tu n’en es pas cause, par conséquent pourquoi chercherais-tu à te faire du mauvais sang pour cela ? Je ne vois aucun inconvénient à ce que M. C. souffre un peu de la guerre. D’autres en souffriront bien davantage et j’espère bien que ton Papa aura le soin, s’il vient le relancer à nouveau, de prendre ta défense et de lui dire que tu n’as rien à faire avec lui.

C. est un lâche qui essaie d’abuser de la faiblesse d’une femme en lui faisant peur avec des histoires mensongères. Je me souviens comme il a nié t’avoir dit des chiffres exagérés quand je le lui ai reproché à Monplaisir. Et pourtant tu ne m’avais pas menti. S’il avait un peu de cœur, il n’irait pas embêter une femme seule qui vient de perdre son enfant. Il a peur qu’après la guerre vienne une loi réduisant, pour les mobilisés qui auraient fait campagne, leurs créances de moitié ou plus. C’est ce qui l’excite tant maintenant à faire rentrer ses sous. Mais qu’il fasse comme moi, qu’il attende.

La guerre nous a fait tort dans la valeur de notre fond et dans beaucoup d’autres choses ; pourquoi serait-il exempt de tout cela, lui ? Pour en finir avec ceci, je te prie s’il écrit de ne pas lui répondre et lui renvoyer ses lettres simplement. S’il vient te trouver, dis lui que tu n’es pas au courant de ce qu’il demande et qu’il s’adresse à moi et tourne lui le dos pour lui montrer le mépris qu’il mérite.

Je te rappelle, chère Amie, que j’aurais besoin de te trouver en bonne santé quand je reviendrai pour continuer à m’aider à travailler pour nos enfants. Je veux donc que tu prennes dès à présent le repos moral et physique que Mme Bavard t’a recommandé et dont tu as le plus grand besoin. Je compte sur ton Papa dont je connais la grande bonté, pour que ta tranquillité soit respectée de tous.

Quand je serai de retour, je m’en chargerai et je n’aurai pas de peine à faire évanouir ce qui t’ennuie. Je t’ai promis de bien veiller sur ma santé afin de revenir sain et sauf auprès de toi, de ton côté, fais moi le plaisir de garder la tienne pour moi et nos petits.
J’ai touché ce matin mon matériel de cuisinier savoir : pantalon et veston de toile blanche, 15 marmites de campement (4 à 5 litres) 15 casseroles (7 à 8 litres), 3 hachettes, 3 moulins à café avec filtres, 8 sacs en toile à distributeur, une grande caisse fermant à clef et c’est tout. Je me demande ce que je vais faire de ce bazar ; je ne peux que monter une quincaillerie ou un bric à brac. Ça aurait fait l’affaire de Louis Merlin, grand amateur de ferblanterie.

On parle à nouveau de nous faire partir le 9 soit mercredi prochain. Dans ce cas, on pourrait encore se voir dimanche. Bien entendu, il faut m’amener la petite, je ne peux pas partir comme ça sans la voir. Je suis allé hier soir mardi chez les Berthier. Mélanie et sa mère étaient déjà parties pour Saint-Symphorien. Marie était en visite, Clarisse à Paris. Je n’ai donc vu que le père Perrin. Je suis parti un moment après. Ce soir, j’irai chez Joséphine. J’ai reçu une carte d’Emile. Il est dans les tranchées au front, il y fait très froid, il n’a pas mis l’endroit où il est.
Je termine. A demain, une autre lettre. Un gros bonjour à tous. Dis à ton Papa qu’il m’écrive quelquefois, ça fait du bien. En t’écrivant, j’écris pour tous.

Gros baisers


Lucien
Lettre du jeudi 3 décembre 1914


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