Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 10 décembre 1914
Dijon, vendredi 11 décembre 1914
Vendredi soir 3 heures
Très chère Alice,

Reçu mes cartes ? Une de Sennecey, une autre de Nuits (envoyée de Dijon) et une autre vue de Dijon.

En arrivant, on a commencé par nous prendre deux camions avec leurs conducteurs. Ils sont partis ce matin avec deux convois complets pour l’Alsace. Toutes nos autres voitures nous ont été prises avec la moitié seulement de nos conducteurs. On en a formé un autre convoi qui part demain matin samedi. On nous a pris encore sept conducteurs pour livrer des voitures à Nancy et le reste, soit une vingtaine d’hommes, y compris tous les gradés et les employés (moi aussi) sommes cantonnés à Dijon en attendant la formation d’un nouveau convoi.

Nous sommes furieux ; nous voilà tous dispersés. Je ne suis plus cuisinier jusqu’à nouvel ordre. J’ai cependant des chances de le rester dans un nouveau convoi, étant donné que je suis porté comme tel sur la liste des restants. On vit bien mieux ici qu’à Lyon. L’ordinaire est supérieur. Nous avons mangé en ville le premier soir (jeudi soir) pour 1 fr. 50 (vin compris) nous avions potage, hors d’œuvre, légume, poulet rôti, dessert, et il y a eu reste de tout.

Nous logeons dans une usine allemande saisie et nous couchons dans des caisses pleines de paille. Dijon ne me plaît pas. C’est une grande ville de province aux maisons basses, manquant de ce chic correct de Lyon. D’ailleurs, je n’ai traversé la ville qu’en auto. Nous avons fait un voyage magnifique. Nous avons eu des accidents, mais rien de trop grave à Villefranche, dans le Beaujolais, notre moteur de la voiture omnibus est en panne et nous nous faisons traîner en remorque par une autre voiture au moyen de deux cordes de dix mètres de long.

Cet attelage de fortune nous fait arriver un accident à Châlons qui aurait dû être très grave pour nous. La voiture remorquée dans laquelle nous étions a dérapé et a accroché un pauvre petit âne attelé à une voiture de laitier. Voiture et âne ont été broyés, puis notre voiture est allée se jeter dans le trottoir et trainée par la suivante a failli se renverser. Nous en avons été quittes pour une forte secousse.

Le matin, en quittant Sennecey, un de nos camions s’est arrêté un peu brusquement sur la route. Le suivant s’est jeté dessus et s’y est brisé. Il a fallu le remorquer jusqu’à Dijon. Nous n’avons pas eu de blessés. C’est très agréable de voyager sur route. Nous avons traversé le beaujolais, puis le Mâconnais, plus riche. La Saône coule dans une vallée très large aux immenses prairies. Les blés sont assez jolis. C’est un terrain gras comme à Valencin ; les villages sont riches. Nous dînons à Mâcon, après nous traversons Tournus puis nous arrivons à Sennecey-le-grand où nous couchons. J’avais une chambre dans un café et j’y ai très bien dormi, dans un bon lit.

Nous repartons le matin à 7 heures et nous arrivons à Châlons, belle ville sur la rive droite de la Saône. En face est le petit Creusot et tout un important matériel pour le lancement des torpilleurs sur la Saône. Nous filons toujours ; nous voici à Chagny dans la Côte d’Or. Grandes tuileries. Puis voici les vignes de Bourgogne, les crus célèbres. La vallée est toujours très large ; la plaine légèrement vallonnée ; les coteaux ont la crête dénudée, on ne voit plus que des vignes, toute la plaine jusqu’à mi-coteau en est plantée.

Les villages sont bien groupés à un kilomètre les uns des autres. On dirait plutôt des groupes de villas, pas de bocques, de vieilles fermes, c’est magnifique. Cette Côte d’or est un splendide pays aux vastes horizons et on comprend que les Allemands la désirent. Nous passons à Pomard, puis à Beaune, mais nous ne voyons pas les vignobles réputés des Hospices. Nous filons toujours et nous voici à Nuits. Les vignes s’étendent toujours de partout. Voici le chemin de fer en déblai où s’est déroulée la bataille en 70 ; des tombes de cette époque sont ornées de couronnes et de rubans tricolores. Nous saluons tant de souvenirs dont la force augmente tant quand on est sur les lieux mêmes où s’illustrèrent nos aînés. C’est un moment sacré et personne ne rit plus.

A Nuits, nous avons diné. Après Nuits, nous voyons le célèbre Clos du Village de Vougeot ; d’ailleurs toutes les vignes sont en clos, c’est un pays d’une richesse inouïe. Cela dure ainsi jusqu’à Dijon où nous arrivons à deux heures et demi le soir (jeudi).

J’ai fait tout le voyage dans un grand omnibus fermé où j’étais bien au chaud tout en admirant le pays par les vitres. Tout le long du chemin, les populations nous ont adressé leurs saluts sympathiques, adieux de ceux qui restent à ceux qui partent là-haut vers le Nord où tout le monde a un être cher. Si seulement on nous y faisait vite aller aussi. Le temps va bien me durer s’il faut rester quelques jours à Dijon. Mais on forme paraît-il en ce moment la septième armée destinée à opérer en Alsace. Et on nous a dit que nous ne resterions pas longtemps à Dijon. Espérons-le.

Il pleut ce soir, le temps est froid. Ce soir, j’irais juste à la Poste porter cette lettre.

6 heures du soir : Je viens de souper ; la cuisine est bonne, c’est toujours cela en attendant.




Voici le modèle de ma médaille. Cela signifie L. Sertier, classe 1900. Bureau de recrutement de Vienne. Numéro de matricule : 716. Tu ne m’écriras pas encore, la lettre risquerait de ne pas me parvenir car je n’ai pas encore d’affectation fixe. Cependant, en cas d’événement grave, tu pourrais me télégraphier ainsi : convoi Maugis, Parc de réserve de Dijon.

Je vais terminer ce long bavardage ; j’ai tant de plaisir à causer avec toi ; malheureusement je suis trop dérangé. Je t’écris sur mes genoux. Il n’y a pas de table, ici. En attendant le plaisir de te revoir et surtout te revoir en bonne santé, je t’embrasse du plus profond de mon cœur ainsi que ma petite Marcelle. Tous mes meilleurs vœux de santé pour tous.

Ton mari qui t’aime bien.



Lucien
Lettre du samedi 12 décembre 1914


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