Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du vendredi 11 décembre 1914
Dijon, samedi 12 décembre 1914
Samedi soir 3 heures
Ma très chère femme,

Je pense que tu as reçu ma lettre d’hier. Celle-ci est la deuxième que je t’envoie de Dijon. Je te l’écris avec un stylographe que m’a prêté un camarade ; ça va très bien. Nous ne sommes restés comme je te disais hier qu’une dizaine d’hommes du convoi avec en plus trois brigadiers, deux sous-officiers et le maréchal des logis chef Maugis qui était chef de convoi. J’ai conservé le fourbi de la cuisine. J’ai causé avec le chef Maugis qui espère nous garder tous avec lui dans un prochain convoi. Je resterai donc cuisinier. Pour le moment, nous ne faisons rien. Nous sommes logés avec des Algériens et des Tunisiens (des blancs, Français par conséquent) qui ont amené ici tous les autobus d’Algérie et de Tunisie. Il est déjà parti des convois de ce genre pour le transport rapide des troupes sur le front. D’autres vont suivre.

Nous sommes logés comme je te l’ai dit dans un entrepôt allemand. Or c’était une fausse usine destinée à servir de point de débarquement pour les troupes et le matériel de guerre allemand. En effet, c’est un vaste terrain situé en bordure de la voix ferrée Dijon-Belfort, laquelle à cet endroit est de plain-pied. Tout autour de ce terrain, on avait élevé des hangars de façon à cacher toute vue de l’extérieur. Au milieu, sur le boulevard, un portail monumental avec en face à quelques mètres, un petit bâtiment portant le titre pompeux de bureau et masquant complètement la vue sur le terrain, de façon qu’en arrivant de dehors, il faut dès qu’on a passé le portail tourner à droite ou à gauche.

Dans ce vaste terrain si bien caché est un grand bâtiment sur lequel est écrit Entrepôt de laine et qui est tout simplement une caserne. De grandes caves sont au dessous. Au milieu des terrains sont des plateformes bétonnées sur lesquelles ont été installés plusieurs jeux de tennis, deux petits murs masquant ceci du côté de la voie et du côté de la route. Ces plateformes sont des quais de débarquement à hauteur de wagon ; de chaque côté des tennis, sont deux talus en terre adossés au quai ; sous ces talus à l’air innocent, court une voie de chemin de fer ; il suffisait de déblayer cette terre en talus pour transformer le tout en quai de débarquement très bien fait en pierres de taille.

Les travaux de déblaiement qui ont été faits ont permis de découvrir tous ces rails qui allaient jusqu’au bout de la voie Belfort. Une grande ligne de rails suit la voie sur ce terrain à l’intérieur et les aiguillages sont là, posés par terre ; une haie sépare simplement cette ligne de la voie de l’Est ; une grande plaque tournante est également en place masquée sous des décombres.

En outre, sur ces terrains, il y a six puits. Plusieurs de ces puits étaient masqués au ras de terre et cachés sous des débris. Les rails étaient tous enterrés aussi. On les a mis à jour par curiosité en plusieurs endroits. Tout cet ensemble est caché sous l’enseigne « Entrepôts généraux de laine de Reims, autorisés par l’Etat ». Ces allemands avaient quand même un rude aplomb. Enfin, il faut espérer que tout l’argent enseveli là ne leur servira guère.

Il a plu toute la nuit et toute la matinée. Comme j’ai pris mes galoches, je ne suis pas sorti en ville et j’ai passé mon temps aujourd’hui à explorer avec mes camarades les fameux travaux des Boches. Demain dimanche, j’irai faire un tour dans Dijon, explorer le centre de la ville. Je te ferai part ensuite de mes impressions. Je suis totalement dérhumé. Comme santé, je vais mieux qu’à Lyon, le grand air du voyage m’a remis en plein. Nous sommes mieux nourris qu’à Lyon. Dijon est compris dans la zone des armées, aussi nous avons la viande fraîche au lieu de frigorifiée. Nous mangeons dans des réfectoires chauffés et nous avons à manger à discrétion. Mais ici, il n’y a pas de gaspillage comme à Lyon. Un sous-officier d’ordinaire veille et on ne peut prendre que ce que l’on veut manger. On nous donne du vin tous les jours au repas de onze heures. Je vais finir de m’engraisser, si ça dure !

Malgré tout ça, je m’embête royalement ici où je ne connais personne ; c’est nuit à quatre heures, le soir on ne voit rien, on ne sait pas où aller, je me demande un peu pourquoi on a disloqué notre convoi où nous nous connaissions tous, il faudra encore recommencer à faire connaissance avec d’autres à l’administration militaire, c’est bien toujours le même gâchis partout.

Ce matin, on entendait d’ici des coups de canons très lointains roulant sans discontinuer. Etait-ce d’une bataille ou d’un champ de tir ? Je ne sais pas. Je n’ai demandé ceci à personne. Je n’ai pas de carte et je ne sais pas bien au juste la position de Dijon par rapport aux villes voisines. Il fait un temps nuageux et je ne sais pas du tout de quel côté est Lyon, nous avons tant zigzagué dans les rues en venant que j’ai perdu toute orientation. Ce n’est pas cela qui me chagrine, d’ailleurs. Je sais bien où vous êtes tous et ma pensée a vite fait de vous voir tous soupant autour de la table, parlant de la guerre. L’universel motif de toutes les conversations. Je revois comme si j’y étais toute la maison avec ses meubles et son va et vient habituel, le chien, les minets, les pigeons, les petites poules blanches. Puis vous tous à vos places et si cette lettre vous arrive, il me semble que je verrais vos commentaires indignés contre les procédés des Boches. Il fait bon penser à cela ; il me semble maintenant que je ne suis plus seul.
Bien que je ne pense pas rester longtemps ici, tu peux m’écrire maintenant, nous sommes régulièrement affectés au dépôt des voitures-vitesses. Je vais te mettre mon adresse provisoire qui changera dès que je partirai. Mets toujours d’ailleurs ton adresse sur l’enveloppe par un coup de tampon. Si je partais, tes lettres pourraient ensuite me suivre.
J’aime à espérer, chère Alice, que tu as bien suivi mes instructions pour prendre le repos dont tu avais besoin. Tu avais mal à la gorge, quand je t’ai quittée mercredi. Tu me diras comment cela est allé. Tu me tiendras au courant de vos événements. Ton papa a-t-il fait bon retour, mardi ? Tu me diras si ma petite Marcelle est toujours sage et si la Mémé la gâte toujours autant. Tu donneras bien le bonjour pour moi à tes sœurs et à la mienne Antonia en me donnant des nouvelles de tous.
Tranquillise-toi bien sur mon sort, je me débrouillerai toujours pour ne pas être trop malheureux quoi qu’il arrive. Veille bien sur toi pour que je te retrouve à mon retour en bonne santé afin que nous puissions de nouveau reprendre avec courage la lutte pour la vie. Au revoir donc, chère Alice, reçois pour toi et pour tous mes meilleurs baisers.

L
ucien Sertier
Auto-Compagnie-14ème escadron du train
Parc automobile V.V.
Boulevard Voltaire
Dijon
Côte d’Or
(V.V. veut dire voiture vitesse, par opposition à P.L. poids lourds, qui sont dans un autre parc)
Lucien
Lettre du dimanche 13 décembre 1914


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