Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du samedi 12 décembre 1914
Dijon, dimanche 13 décembre 1914
Dimanche soir 6 heures
Très chère Alice

Il faisait ce tantôt un temps un peu beau, malgré un vent qui vient de je ne sais quel côté mais qui est très froid ; je pense qu’il va geler fort cette nuit ou pleuvoir car dans ce diable de pays, on ne sait jamais le temps qu’il va faire. Hier au soir samedi, je suis sorti avec un camarade qui voulait acheter quelques effets ; le temps semblait très beau, nous sortons et après cinq minutes, voilà une pluie diluvienne sur le dos. Aussi, nous maudissons Dijon.

Ce tantôt, donc, j’ai visité la ville avec un camarade toulousain, le même qu’hier au soir et qui est l’homme le plus tranquille du monde, n’aimant pas la dépense. Il a quarante deux ans, c’est aussi un père de famille très sérieux. Nous avons donc parcouru Dijon ensemble cet après-midi dans tous les sens, levant le nez en l’air et imitant à merveille la position du soldat sans le sou qu’on voit sur les caricatures du Piou-Piou français déambulant dans les rues.


Dijon est une ville qui voudrait être belle et propre, mais qui même le dimanche ne ressemble qu’à une paysanne endimanchée. Beaucoup de réclame pour la moutarde, le cassis et le pain d’épices. De grandes avenues droites et larges, plantées d’arbres auxquelles il ne manque que des maisons de chaque côté. Là où il y a des maisons, ce ne sont que des rues étroites et tortueuses, genre rues de la Guillotière à Lyon.

Les maisons n’ont presque toutes qu’un étage avec un toit très pointu en ardoise. Quelques maisons dans le vrai centre ont trois ou quatre étages au plus, mais sans se suivre, séparées par de petites briques. Quelques jolies fontaines, de vieux hôtels à l’aspect sévère, anciennes maisons du vieux temps, entre autres celle de Buffon, un joli jardin de ville, grand comme un mouchoir de poche, de petits tramways électriques suivant un côté de la rue pour laisser un passage suffisant pour une voiture de l’autre côté et voilà Dijon tel que je l’ai vu. Les magasins sont de deuxième ordre ; où est ce luxe de la rue de la République à Lyon ?

J’ai vu de beau cependant, le Palais des Etats de Bourgogne, vieux monument qui a vraiment grand air. La cathédrale n’a rien de bien intéressant ; je l’ai d’ailleurs vu de loin. Nous sommes entrés dans une église dont le style roman m’avait plu. L’intérieur était moderne et simple, j’ai été déçu. Cependant, je n’ai pas regretté ma visite. C’était l’heure des vêpres, l’orgue emplissait la nef de ses airs graves, il m’a semblé que j’étais encore avec toi dans la basilique de Fourvière. Je me suis revu aussi dans l’église où vont mes cousines Desrayaud et où nous étions la petite et nous deux dimanche dernier. J’ai songé que nous étions bien loin maintenant les uns des autres ; j’ai pensé aussi que nous nous reverrions tous réunis un jour, mais que toujours manquerait le pauvre petit ange à jamais disparu et que nous aimions tant ; j’ai demandé à Dieu qu’il nous donne la force de surmonter toutes nos épreuves et je suis sorti réconforté car je savais que ta pensée était avec moi à ce moment-là et que tu m’approuverais quand tu le saurais.

Nous sommes rentrés lentement à notre cantonnement et après la soupe, je passe ma soirée en t’écrivant la présente. Si j’ai le temps, j’enverrai aussi une carte à Emile.
Je ne te dirais rien de plus. Nous sommes toujours dans l’indécis quant à notre prochain départ. En attendant, nous ne faisons rien. Il est arrivé hier soir un convoi d’autobus d’Algérie ; on en attend encore un qui finira le total des 632 autobus fournis par l’Algérie et la Tunisie. On voit sur les inscriptions de ces voitures toutes les villes de nos possessions africaines. Pauvres pays, les voilà bien dépourvus de leurs moyens de communication.

Nous sommes toujours groupés autour de notre chef Maugis qui espère bien nous garder tous avec lui dans un prochain convoi. Attendons encore ; mais c’est très ennuyeux de rester là dans l’inaction tandis que les autres là-bas se battent de leur mieux. Si ça dure, je vais regretter de ne pas être fantassin ? Tout plutôt que cette stagnation sur place.

Je vais terminer, très chère Alice, en te priant de bien me dire ce que tu fais ainsi que tes chers parents ; bien me dire comment vous allez tous sans rien me cacher. Moi, je vais bien ; je n’ai plus eu d’accès de bronchite depuis Lyon. Je suis un peu enrhumé, c’est tout.

Dis moi bien si tu reçois mes lettres ; je t’écris chaque jour depuis que je suis ici.

Je t’embrasse, chère Alice ainsi que la petite du plus profond de mon cœur.

Ton mari qui t’aime bien,



Lucien
Lettre du mardi 15 décembre 1914


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