Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du dimanche 13 décembre 1914
Dijon, mardi 15 décembre 1914
Mardi matin
Très chère Alice

Je n’ai encore rien reçu de toi, mais je sais qu’à Dijon, les postiers manquent et que le service est insuffisant. Je suis de garde aujourd’hui, ça passe le temps. Je ne t’ai pas écrit hier 14. Nous sommes toujours ici en attendant les événements. Il part des convois tous les jours. Quel pays ; plat comme une carte, on ne voit pas un bout de coteau ou de montagne à l’horizon. Il y a le matin du brouillard très épais qui se résout rapidement en pluie abondante ; puis un peu de soleil pâle puis la pluie et ça continue tous les jours comme ça.

La discipline est beaucoup plus sévère ici qu’à Lyon. Les patrouilles en ville sont faites par la gendarmerie et je me suis fait apostropher un soir pour avoir mon cache-nez au cou. Ici, on ne connaît que la tenue réglementaire ! Cela m’est fort égal car la ville ne vaut pas la peine qu’on s’y promène. J’aime autant rester au chaud au quartier.

Tu ne compteras pas trop sur la régularité de mes lettres ; j’écrirais aussi souvent que je pourrais, mais si nous partons, il est assez difficile souvent, dans un pays inconnu de mettre la lettre à la poste ; ça m’est arrivé à Sennecey ; j’ai encore en poche la lettre que je t’avais faite dans ce pays, je n’avais pas eu le temps de la porter à la boite. Tu peux juger par la monotonie de ma lettre de la vie peu agréable au point de vue des actions que nous menons ici. Pour me distraire dans la journée, je regarde passer les trains. C’est très amusant comme tu vois. On nous a encore pris deux hommes. L’un est parti conduire un officier au front. Nous ne le reverrons pas. L’autre, un brigadier qui était dessinateur au Creusot est entré à l’Arsenal. Notre troupe se rétrécit. Que le temps dure de n’être pas sur le front, si ce n’était toi et la petite, j’aurais déjà demandé à y partir avec un fusil. Au moins là, le temps ne doit pas sembler long comme ici. Si on y vit un peu, on y vit de vraies heures pendant lesquelles on ne regarde pas l’horloge.

Mes lettres ne vont guère te sembler intéressantes maintenant, avec cette inaction. Comme distraction, nous avons aussi les départs et les arrivées de chauffeurs. Notre chambrée est extraordinaire. Il y a des zouaves, des chasseurs d’Afrique, des turcs, un nègre, des artilleurs, etc.… Les départs ont lieu à minuit par le train. Les arrivées ont lieu à toute heure. Toutes les nuits, c’est un tintamarre épouvantable. Heureusement qu’on se couche à 7 heures pour se lever à 7 heures aussi. Comme ça, on a tout le temps de dormir, de crier, de se rendormir, etc.… Quelle vie !

Et pour écrire, c’est commode. Sur les genoux, dans un bruit, avec vingt hommes qui passent devant la lampe dans une minute car il faut la lampe jour et nuit, dans notre boite. Rien de tel pour l’inspiration ; Mais enfin, tout ce désordre est naturel puisque nous sommes en guerre. Je n’ai rien reçu de personne depuis que je suis ici. J’ai écrit à Emile, à Antonia, à Joséphine, aux cousines D. et à mon père.
En attendant le moment béni où notre chère patrie étant victorieuse, nous pourrons songer à nous revoir et à rester désormais unis, je prie Dieu pour qu’il te donne comme à moi le courage de surmonter peines et ennuis et je t’embrasse ainsi que tous, du fond du cœur. Dis à ton papa qu’il m’écrive.

Toujours à toi,

Lucien
Lettre du mercredi 16 décembre 1914


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