Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 15 décembre 1914
Dijon, mercredi 16 décembre 1914
Mercredi matin
Très chère Alice,

Toujours rien de nouveau. Je n’ai encore rien reçu de personne. Il paraîtrait que notre chef Maugis aurait reçu la promesse du Capitaine de nous garder tous avec lui pour un prochain convoi pour Versailles. Le chef, étant de Paris, tiendrait de la sorte à passer chez lui. D’un côté, ceci me plairait assez, car dans le Nord, on serait mieux que dans les Vosges. Dans tous les cas, j’ai encore tout le matériel de cuisine réglementaire et je l’ai porté en ville dans la chambre du chef. Attendons toujours. Il pleut, il pleut ; partir ne serait guère amusant par ce temps.
Tu te rappelles peut-être que je m’étais coupé un doigt (index droit) avec une boite de foie gras. La coupure mal soignée s’est un peu envenimée et je suis allé ce matin me faire panser à l’infirmerie. Le major m’a exempté de service jusqu’à nouvel ordre. Tout ceci n’est rien, si je t’en parle, c’est parce qu’il se pourrait que demain on me mette un pansement plus volumineux qui m’empêche d’écrire. Par conséquent, si tu ne reçois pas de lettre, tu en sauras la cause. Si quelque chose de grave se produisait, départ, par exemple, je te ferais écrire par un camarade, mais ce n’est pas la peine si rien ne se produit.

Ceci bien entendu si on me bandait la main, mais rien ne me le fait supposer encore.

Je me porte toujours bien, l’ordinaire est bon. Aujourd’hui encore, un officier est venu au réfectoire demander si tout allait bien. Nous avons pour lieutenant M. Meliès Lacroix, fils de l’ancien ministre.

Il arrive toujours des chauffeurs et des voitures. Quel fourbi ! L’espoir de partir prochainement nous aide à ronger le frein en patience. Si seulement on recevait des nouvelles de chez soi. Mais aucun de nous n’a rien reçu de chez lui. Nous sommes tous à la même enseigne pour cela. Ecris-moi quand même, les lettres finiront bien par arriver un jour.
Que te dire encore, hier j’étais de garde. Aujourd’hui, exempt de service. Je dors, je lis, je me promène quand il ne pleut pas, travail de prisonnier, quoi ! Que c’est beau de servir son pays ! Enfin, prenons patience, nous finirons bien par voir les Prussiens un jour.

Si tu le peux, je te demanderais de m’envoyer mes galoches à sabots neuves en leur faisant mettre du cuir dessous. Celles que je porte sont bien usées. Les clous traversent le bois trop mince et me piquent les pieds, c’est très peu confortable. Je les porte tout le temps, on a trop froid avec des souliers.

Sur l’adresse que tu mettras comme pour les lettres, tu ajouteras : faire suivre et tu mettras bien ton adresse, je les aurais bien dans un mois !

En attendant tes chères lettres, je finis celle-ci en souhaitant qu’elle te trouve bien remise de toutes tes fatigues. Un gros bonsoir pour tous à la maison et à toi, chère amie, mes meilleurs baisers ainsi qu’à ma petite Marcellette.

Bien tendrement à toi,



Adresse : Auto Compagnie, 14ème escadron du train
Parc automobile V.V.
Boulevard Voltaire, Dijon
Lucien
Lettre du jeudi 17 décembre 1914


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