Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mercredi 16 décembre 1914
Dijon, jeudi 17 décembre 1914
Jeudi soir 6 heures. (6ème lettre de Dijon, non compris les cartes)
Ma chère Alice,

Je ne reçois toujours rien de toi, ni de personne, le temps commence à me durer de n’avoir aucune nouvelle depuis que je suis parti. Un de mes camarades a reçu ce soir une lettre de sa femme, partie de Lyon mercredi soir. Cette lettre était la quatrième qu’elle lui écrivait. Les trois autres ne lui sont pas encore parvenues. Reçois-tu au moins les miennes ? Je t’ais fait des lettres tous les jours sauf le 14 décembre. Tu me diras bien dans tes réponses ce que tu as reçu et un court résumé de mes lettres afin que je sache bien si tu as reçu tout ce que j’ai voulu te dire. Si tu vois que tu n’as pas reçu une lettre, par exemple, je pourrais ainsi te rappeler ce qu’elle contenait.

Je suis toujours exempté de service pour ma coupure au doigt. C’est une vraie chance que j’ai là, car nous avons un vieil adjudant qui a fait 15 ans aux turcos et qui mène les hommes comme des bêtes. Les corvées pleuvent, ça a bien changé des premiers jours. Or je coupe à tout ça. Heureux doigt !
On nous a vaccinés aujourd’hui contre la typhoïde. Il parait que ça fait malade un peu. On nous a donné un cachet d’aspirine pour prendre quand la fièvre viendra, avec un jour de repos. Voilà encore une bonne sieste en perspective.

A part ceci, nous attendons les événements, je prends mon parti des choses. Il a fait beau hier tantôt et aujourd’hui, mais il a plu toute la nuit. Le temps est chaud, cependant. A tout prendre, l’air est bien meilleur qu’à Lyon. Il est vrai que nous sommes presque en campagne : à 100 mètres du cantonnement, il y a des gerbiers dans les champs. Il y a à côté de nous une ferme qui a battu deux jours à la machine cette semaine. Est-ce la guerre qui est la cause de ce retard ?

Dans ma lettre d’hier, je te demandais de m’envoyer mes galoches à sabots. Tu pourrais y joindre un peu de coton ordinaire pour faire un pansement et si tu en as des grains de Vals. J’ai envoyé à ton papa quelques pages d’une revue concernant Guillaume II, pensant l’intéresser. Nous lisons ici les journaux de Paris et ceux de Lyon, moins répandus, pourtant. Ceux de Lyon (200 km) sont cependant plus intéressants car ils ont le communiqué de 23 heures et ceux de Paris (300 km) ne l’ont pas.

Je me porte toujours bien, le major m’a ausculté aujourd’hui avant de me vacciner car il ne faut rien avoir de grave pour supporter ce vaccin. Il ne m’a rien trouvé et m’a vacciné sans pitié. Cela se fait à l’épaule gauche. On badigeonne avec de l’iode, puis on enfile une seringue sous la peau. Cela fait une piqure de trois centimètres de profondeur. Au moment où je t’écris, j’ai l’épaule gauche comme paralysée. Ça fait aux autres comme à moi. Il parait que ce vaccin protège contre la fièvre typhoïde, le choléra, la grêle, les obus….Dans tous les cas il faut encore deux piqures, mais ils ne me reverront pas, j’en ai assez.

Quand tu auras un peu le temps et que tu t’en sentiras le courage, tu graisseras un peu les parties brillantes du moteur pour qu’il ne s’abîme pas trop. De même la magnéto de l’auto, il faudrait bien l’envelopper et la graisser au pétrole avec abondance. Il faudrait aussi si ce n’est déjà fait vite installer l’acétylène. Pourquoi payer du pétrole ? Il y a du carbure. As-tu payé Michel pour la mécanique du char à banc ?

Tu me diras où tu en es de tes rentrées. Je te rappellerai dans une autre lettre si tu as encore de l’argent à réclamer. Un détachement d’artilleurs (chauffeurs) est venu d’Algérie nous rejoindre. Ils avaient été comblés de cadeaux par les dames de France au départ. L’un d’eux avait reçu une élégante pochette faite à la main portant l’inscription « Vive la France » et qui était remplie de chocolat, aiguilles, fil etc… Il s’y trouvait aussi une carte de visite portant l’adresse d’une jeune fille avec ces mots : « Vengez nos frères morts ». C’est drôle, mais il m’a semblé que cette injonction nous faisait à tous quelque chose. Nous marcherons quand on voudra, nous sommes tous prêts. Au revoir, chère Alice, embrasse bien la petite et tes chers parents pour moi.

Lucien
Lettre du vendredi 18 décembre 1914


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