Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 11 septembre 1916
Martin-Église, vendredi 22 septembre 1916

Bien chère Alice,

Nous allons repartir au front incessamment à ce que l’on dit, demain ou après demain. Je te dirais que cela ne me fache pas. Le temps me dure par ici. La plupart des camarades riches ont fait venir leurs femmes, légitimes ou non. C’est un assaut de toilettes et de coquetteries. C’est ridicule et profondément immoral. Vive le front qui rétablit l‘égalité.

Ne t’imagine pas que je suis triste en ce moment par rapport à ce dont je viens de te parler. Au contraire, je traverse une période de succès, peu importants, je l’avoue, mais dont l’ensemble constitue un état d’esprit agréable et chasse les idées noires. Je ne suis attristé que par tes sœurs que je voudrais savoir bientôt guéries complètement. Et encore ce malheureux courrier qui ne m’apporte rien de toi. C’est un peu fort, quand même. J’ai travaillé comme un nègre aujourd’hui et hier. Nous avons reçu des ordres hier pour une mission à faire éventuellement. Ces ordres sous un chiffre secret étaient très compliqués. Personne n’y comprenait rien. Nous nous y sommes mis avec Cahuzac et en deux heures de travail, nous avions mis tout à jour et dressé nos itinéraires pour plus de trente voyages différents. Je te parle hébreu ! Bref, le capitaine est passé dans tous les bureaux pour voir où en était ce travail que Velle qualifiait de casse-tête chinois. Je venais de le tirer au clair. J’en ai fait l’exposé au capitaine qui s’en est allé content, il était cinq heures du soir. Ce matin à 9 heures, un autre bureau n’avait pas encore déchiffré les siens ! Un petit succès ! Ce matin, il y avait discussion sur un point touchant au service, au bureau du capitaine. L’adjudant m’envoie un planton demander mon avis, un lieutenant est venu voir si c’était bien ça à mon bureau. 2ème petit succès !

A 11 heures, le lieutenant adjoint au capitaine m’a fait appeler. Il était très ennuyé. Toute la comptabilité d’une section qu’il commandait avant de venir au groupe, lui était revenue avec un tas d’erreurs à corriger et toute la caisse à refaire. Je lui ai donné quelques indications mais quand il a vu ça, il m’a demandé de lui corriger tout ça. J’ai travaillé tout l’après-midi d’arrache-pied et à 9 heures, je lui ai mis tout son fourbi en ordre, prêt à signer. Je lui ai ensuite étiqueté et expédié à la sous-intendance. Il était content, il ne savait quand me remercier. Il a demandé à un autre fourrier ce qu’il pourrait bien faire pour me faire plaisir. Si tu ajoutes à cela que mon officier à moi a été avant-hier particulièrement gentil à propos de l’arrêté du trimestre et n’a pas même voulu faire sa caisse, disant qu’il savait que je ne me trompais pas ; que l’officier d’une autre section est très heureux que je m’occupe de dresser son fourrier et veiller à son bureau. Tu conclues avec moi que ma situation reste bonne, ici. Maintenant j’ai reçu deux bonnes lettres de Mme Carra, une aussi de Mme Gambs, très gentille. J’en reçois des tas de tous camarades permissionnaires, même Planche. Et puis aussi l’attention de M. Bouseyron ne m’a pas laissé insensible et est pleine de promesses pour l’avenir. Tu vois donc que comme je te disais en commençant, je traverse une bonne période, et je te raconte tout ça avec l’espoir que ça te fera plaisir à toi aussi et à tous.

Samedi matin 23 septembre

Le courrier n’arrivera que ce soir et je vais faire partir cette lettre avant. J’entends des clairons qui s’exercent à côté. Hier, un régiment belge a fait halte. Ça sent la guerre ! Nous allons y retourner probablement demain, ça vaudra mieux que d’être ici dans ces pays trop mondains. Il parait que Villers a été sérieusement bombardé, l’autre nuit, par les aéros boches, si seulement on y avait été. Mais pas de chance, quand il y a quelque chose d’intéressant, on n’y est pas !
J’attends tes lettres avec impatience, pour savoir comment tout le monde va chez vous. J’espère bien recevoir de meilleures nouvelles.
Mes affections bien sincères à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Garde cette lettre pour toi à la maison, ne la montre pas aux voisins, il semble qu’on se vante.
Lucien
Lettre du dimanche 24 septembre 1916


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