Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du vendredi 22 septembre 1916
Martin-Église, dimanche 24 septembre 1916

Bien chère Alice,

De nouveaux ordres ont remis à une date indéterminée notre retour au front. Nous allons donc encore profiter de la douceur du climat normand et des vallons tranquilles où je m’ennuie d’ailleurs très supérieurement. Ou le front, ou la famille, voilà pour le moment les deux seuls endroits où je voudrais être. J’avais une permission de la journée pour Dieppe. Je l’ai donnée à Cahuzac au grand ennui de Velle qui voulait y aller avec moi. Je n’ai plus envie de sortir. Cette vue de tout ce beau monde qui s’amuse me rend triste. Je ne sais pourquoi. J’aime mieux t’écrire comme je te l’ai promis sur ma carte de ce matin.

Ta lettre n°9 reçue hier me parle de ma lettre à Mme Carra au sujet du renvoi à l’intérieur et de l’effet qu’elle a pu produire sur les cousines. Je te dirai d’abord que dans cette lettre, j’exposai simplement les faits à Mme Carra et que je lui demandai son avis sur ce que je devais faire, étant donné qu’il ne s’agissait pas d’une initiative de ma part mais au contraire d’une loi générale. Ma lettre à ce sujet finissait sur ces mots : « Il est bien entendu que je ne veux bénéficier de cette manne que si elle est mon droit et non le résultat de faveurs ou de ce pistonnage. » Je disais à Mme Carra que j’étais très indécis sur ce qu’il y avait lieu de faire et il me semble que aux yeux de mes cousines, examiner une question qui m’intéresse n’est pas une chose bien répréhensible. Au premier abord, cette question de rappel à l’intérieur semble une sorte de désertion du front, mais la réalité est tout autre. La voici : il y a deux services automobiles : 1° celui des armées, 2° celui de l’intérieur. On s’est aperçu en haut lieu qu’il y avait à l’intérieur beaucoup de chauffeurs jeunes n’ayant jamais été au front. Or le front est incontestablement plus pénible et plus dangereux que l’intérieur. On a donc commencé en janvier dernier à remplacer les vieux chauffeurs du front (classe 1892 et au dessus) par des jeunes de l’intérieur. Ensuite on a continué par la même mesure pour les engagés volontaires. La raison en est très simple. Les engagés pour la durée de la guerre sont forcément des réformés, c’est à dire des hommes ayant des infirmités jugées assez graves pour les avoir exemptés du service militaire. Or ces hommes viennent de faire deux ans de front. On les relève donc et ils cèderont leur place du front à des chauffeurs de l’intérieur qui iront les remplacer. Donc en restant aux armées je ne fais aucun avantage à la France Je ne favorise tout simplement qu’un embusqué jeune et fort qui se la coule douce à Lyon, pendant que je supporte les rigueurs de l’hiver sur le front. Voilà tout. Si jamais je me fais tuer au front, ce ne sera pas pour la patrie, mais bien à la place de quelque embusqué. Réfléchis bien à cela.

Dans tous les cas, je n’ai pas encore demandé à m’en aller et il ne faut pas oublier que si je suis encore au front, c’est parce que j’ai demandé par écrit à y rester en avril dernier. Sans cela, je serai parti du front le 1er août, avec Carles, etc…

Si je ne suis que mes préférences personnelles, j’aime encore mieux être au front qu’à Lyon. Je sais que je m’y ennuierais moins. Mais enfin, on ne vit pas pour soi seul.
L’embusqué de l’intérieur qui y reste grâce à moi ne me payera pas ma santé qui s’usera davantage ce 3ème hiver de front. Et puis il est facile de trouver d’autres raisons sensées. Plus que jamais je suis indécis. Mes goûts me disent de rester et la saine raison me dit que je ferais mieux d’aller à Lyon. Cruelle énigme.

Tu me dis que Marcelle ne va pas plus mal et Jeanne non plus. Mais comme tu es restée quatre jours sans m’écrire, je comprends bien que vous avez du travail par dessus la tête à la maison. Tes deux sœurs malades m’inquiètent bien car je vois bien que c’est plus grave que tu ne me le dis. Elles sont jeunes et se relèveront assez vite. Mais c’est sur tes parents que retombe tout le travail, maintenant et je crains bien qu’ils ne finissent de s’épuiser eux aussi. J’espère bien que tu fais tout ce que tu peux pour leur aider mais je sais bien que tu n’es pas non plus un renfort bien important. Tout cela m’ennuie bien, la guerre est bien dure pour tes chers parents et ils seront de ceux qui en auront tiré plus de souffrance que de profits. C’est terrible, cette guerre. Il n’y a que les bons qui en souffrent. C’est la canaille qui en a tous les avantages pour le moment.

8 heures du soir
Des ordres viennent d’arriver, nous retournons à Villers-Bretonneux et nous partons demain matin à 7h1/2. Comme fourrier, je pars devant à 6 heures pour préparer le cantonnement. Ce soir il n’y a personne. Tout le monde est à Dieppe. Velle, Mercier, Cahuzac tout est parti. J’ai commencé à tout emballer. J’ai presque fini. Je vais aller me coucher car demain, c’est 130 kilomètres de camion à faire. L’officier ne pourra pas m’emmener, sa voiture est en réparation.
J’’espère recevoir bientôt de bonnes nouvelles de tous. Embrasse bien les enfants pour moi, affections sincères à tous.

Lucien
Lettre du mardi 26 septembre 1916


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