Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du dimanche 24 septembre 1916
Villers-Bretonneux, mardi 26 septembre 1916

Bien chère Alice,
Nous voilà revenus à notre ancien cantonnement. Nous avons un bureau à côté de l’ancien car il y a un autre bureau chez M. Noiret où nous étions. Ce matin, le courrier est venu et m’a apporté ta lettre 11 ainsi qu’une lettre de Tricotelle et une de ma sœur. Tu remarqueras que je n’ai pas reçu ta lettre n°10. Nous n’avons pas reçu le courrier, qui devait nous arriver hier à Martin. Peut-être arrivera-t-il demain car ici nous aurons le courrier tous les jours. Je recevrai certainement aussi le colis de fromages que tu m’as amenés. Ça me fera bien plaisir, ça fait quinze jours que je n’en ai plus.

Je te remercie des nouvelles des enfants. Je vois qu’ils vont mieux et que cette coqueluche passe. Marcelle est toujours bien fatiguée. Pauvre sœur, elle a bien eu de la peine, ces deux ans passés et elle paie maintenant des froids accumulés les uns sur les autres. J’apprends avec plaisir que Jeanne n’a pas repris des étouffements. Espérons qu’ils ne reviendront plus. Tu devrais conseiller à ta maman et à Jeanne de prendre dès maintenant des fortifiants, du pepto fer de préférence qui fait tant de bien. N’oublie pas que le pepto fer favorise la constipation. Il est bon de prendre en même temps une tisane rafraîchissante et laxative. Le choix ne manque pas. Le Pepto fer est très cher, je le sais, mais c’est bien à ma connaissance le meilleur et le plus prompt des reconstituants. Ton papa tousse et est bien fatigué aussi mais tout cela est du surmenage. Il lui faudrait du repos, qu’il néglige tout ce qui est secondaire comme travail par exemple rattacher la vigne. Vous vendangerez huit jours plus tard, voilà tout. Je ne voudrais certes pas donner des conseils d’ici, surtout pour le travail, mais j’ai tant peur de voir ton cher papa se mettre lui aussi au lit que je voudrais le persuader de ne pas tant prendre de peine. Je vais encore te parler de cette affaire de retour à l’intérieur. J’ai pris une décision. C’est entendu, je reste. Je n’userai de cette faculté de retour que si ma santé venait à être mauvaise d’une manière sérieuse. Cela a d’ailleurs toujours été dans mes idées de rester, seulement je me demandais si d’être à Lyon n’aurait pas été préférable en me permettant d’aider quelque fois à tes parents.

J’y voyais là une sorte de devoir qui causait mon indécision. Mais je crois que l’aide que j’aurais apporté aurait été aléatoire et bien mince. Arrive que pourra, je reste.
C’est très amusant, le front. Là au moins, on voit des choses plus intéressantes que les belles « vauriennes » de Dieppe. Ainsi, en arrivant hier vers midi, une demi douzaine d’aéros boches nous survolaient encadrés par des centaines d’obus éclatant en flocons blancs. Une escadrille française s’est élevée et les a pris en chasse et tout a disparu à l’horizon. Un boche a été descendu dans un village voisin. Toute la semaine, les aéros boches sont venus la nuit ici, mais il n’y a pas eu de dégâts. Une autre grande ville voisine a eu paraît-il sa gare un peu endommagée, mais on ne sait rien de précis.

Hier au soir, je me suis couché de bonne heure. Les 125 kilomètres de la journée m’avaient fatigués ? Je venais de m’endormir quand je me suis réveillé en sursaut sans bien en savoir la cause, tant je dormais fort. Une nouvelle détonation a fait trembler la maison. J’ai dit ça y est, voilà encore les boches. Les coups de canon tirés de la ville même se suivaient sans interruption et les obus éclataient en l’air avec des éclairs brillants. Des projecteurs fouillaient le ciel, semblables à ceux des forts de Lyon. Des obus éclairant traversaient l’air, allumant les rues comme en plein jour. Enfin, les aéros de garde ont entamé le combat et les mitrailleuses crépitaient sans relâche dans la nuit calme. Je m’étais levé pour voir cela. Je n’ai pas aperçu un seul aéro, français ou boche, malgré tout cet éclairage. Ils ont lancé leur bombe sur une gare plus loin. Je me suis couché presqu’aussitôt car dehors il y avait le risque de recevoir une balle ou un éclat d’obus sur la tête. Ça doit bien retomber quelque part ? D’autres sont encore revenus à 11 heures et à minuit et la musique a recommencé mais je ne me suis pas relevé, c’est toujours la même chose.

La canonnade est violente sur le front, les aéros passent et repassent sans cesse, le mouvement est plus intense que jamais. Au moins, ici, on vit !
Si je savais exactement l’emploi de M. De Verna, je pourrais peut-être le rencontrer car ici il y a le grand état-major et sûrement il y vient ; tout part d’ici.
Je vais bien. Il fait un temps splendide, très chaud, même.
Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tes chers parents et tous à la maison.

Lucien
Lettre du mercredi 27 septembre 1916


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